☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « La porte secrète » (Miroslav J. Aćimović)

Mystérieuse économie libidinale des pompes funèbres : Faust rencontre Six Feet Under.

x

couverture-la-porte-secrete

Publié en 1987, traduit en français en 1991 par Maria Bejanovska chez Flammarion, le premier roman du (alors) Yougoslave Miroslav J. Aćimović (1937-2000) traduisait intensément le profond intérêt pour les métastases possibles du dadaïsme et du surréalisme de cet avocat belgradois de profession.

J’entends des voix solennelles dans la salle, comme une musique venue des plus beaux jours de ma petite enfance, quand l’idée de la mort n’était pas encore devenue un spectacle aussi réaliste. L’air printanier coule par les fenêtres ouvertes, éveillant en moi une attente imprécise.
Les chants se succèdent sur la scène entourée de fleurs. On allume et on éteint sans cesse les projecteurs. Perdu dans cette grande salle parmi la foule qui assiste gaiement à l’inauguration du nouveau crématorium, loin de la première rangée où sont installés les invités d’honneur, je me demande qui je suis, ce que je représente pour les autres et que signifie ma vie en général. Si je n’étais pas venu, personne ne s’en serait aperçu, nul se serait demandé où j’étais, ce que je faisais et pourquoi je n’étais pas avec les autres dans un moment aussi important pour nous tous et pour notre commune.
Si seulement je pouvais me lever pour leur dire qu’ils viennent de faire une grande chose, la plus importante jusqu’à présent et que nous leur sommes très reconnaissants, qu’il n’y a plus de raison pour que nous détournions nos regards du cimetière, des cercueils qu’on y transporte et de ces flammes dans lesquelles brûlent les âmes inconnues.
Si du moins je pouvais leur dire que Rémzia sera incinérée. Là-bas, dans un de ces deux fours crématoires importés d’Angleterre, se consumera le sourire adorable qui me séduit depuis tant d’années déjà. Je pourrais le dire mais j’ai peur qu’on me reconnaisse et me demande peut-être : « Et toi, malgré une pareille fête, tu voudrais quand même être enterré ? »
Comment leur dire aussi, dans cette salle comble et en un moment si solennel, que je ne veux pas être incinéré et que je désire être inhumé dans le vieux cimetière !
Ma voix tremblerait et la plupart des gens la trouveraient confuse et bizarre, saisie de peur peut-être à l’idée de ce qui arrivera de toute façon.
Je ne pourrais le confier qu’à Ernest.

tajna-vrata-en-poche

Dans cet univers incertain, où l’on devine pourtant la proximité du Danube et de la Save, l’intérêt hors du commun, peut-être, du narrateur pour les rites funéraires, et plus particulièrement son désir obsessionnel d’obtenir d’être enterré dans le « vieux cimetière », privilège semblant devenu rare et d’obtention a priori difficile, plutôt que enterré « au hasard », ou pire d’être incinéré – le choix actuel, pourtant, de sa compagne si la mort devait la surprendre -, saisissent d’emblée la lectrice ou le lecteur à la gorge, pour ne plus le lâcher. Dans cette quête de tous les instants, qui envahit lentement mais sûrement son temps de veille en lieu et place de sa vie proprement dite, il y a un sauveur potentiel : Ernest. Personnage mystérieux et peu disert, celui-ci réalise une redoutable alliance alchimique, celle d’une hauteur de vue métaphysique sur la mort et celle des bonnes introductions dans les arcanes administratives présidant à l’attribution des parcelles tombales.

Ernest sait qu’il n’y a pas de place dans le vieux cimetière, mais il sait, à l’inverse de moi, comment obtenir quand même une parcelle. Un jour il me dit en chuchotant : « Pour vous et vos proches, chaque fois qu’il sera nécessaire », et son sourire fut si expressif que je crus qu’il demanderait aux morts de se serrer pour me faire de la place.

En une suite d’entrevues plus ou moins discrètes et de promenades où les hautes considérations se mêlent aux soliloques, comme si les protagonistes du « Moo Pak » de Gabriel Josipovici étaient peu à peu subrepticement environnés de bureaucrates aveugles et tout-puissants échappés de Nicolas Gogol ou de Franz Kafka, une fantasmagorie concrète prend corps, et envahit le réel.

x

six-feet-under

x

Ernest accepta volontiers la conversation sur le cimetière.
– L’endroit où il était installé autrefois se trouvait encore à la périphérie de la ville. Maintenant, comme vous le voyez, il est presque au centre, entouré de hautes tours d’habitation et d’une étroite ceinture de verdure.
J’eus des regrets de ne pas avoir échangé mon appartement avec quelqu’un. Au lieu de me morfondre dans une rue lointaine, j’aurais pu passer tout mon temps à proximité de cet endroit secret, guettant quelque parcelle isolée et abandonnée où je pourrais m’étendre un jour. J’aurais pu faire connaissance avec un des gardiens ou employés du cimetière et ainsi, avant les autres et hors de toutes les règles, atteindre mon but.
Je me reprochai de ne pas avoir pensé plus attentivement aux jours qui s’approchaient inexorablement et de m’être trop extasié devant la vie, sans réfléchir sagement sur les changements de l’homme et sur sa marché irrésistible à la rencontre de la décomposition de sa nature.

Acimovic

Appuyée de toutes ses forces sur la peur de la mort et sur son apprivoisement, une formidable parabole de 150 pages, métaphore sans doute de tout autre chose, prend son essor sous nos yeux, laissant deviner la présence d’un Faust et d’un Méphistophélès. Mais sous quel masque vivent-ils, dans ce jeu de faux-semblants falsifiant à loisir les évidences initiales ? Avec une virtuosité désinvolte et un usage diabolique des logorrhées, philosophiques ou primesautières, Miroslav J. Aćimović organise le télescopage de « Six Feet Under » et de « La prisonnière espagnole », pour notre plus grand bonheur légèrement interdit.

Par intermittence au début, mais de plus en plus souvent par la suite, avec une angoisse qui me torturait, comparable seulement aux spasmes cycliques de mon cerveau d’enfant lorsque j’entendais les scènes familiales, l’idée de ne pas réussir me rongeait. Je n’arriverais pas jusqu’au vieux cimetière. Dans ces moments-là j’évoquais le visage d’Ernest et son apparition me redonnait espoir.

Ce livre, épuisé en français depuis de nombreuses années, est l’un des candidats du prix Nocturne 2015, dont le lauréat sera annoncé en public le samedi 12 décembre prochain à la Maison de la Poésie, à Paris.

x

12-16-affiche-PrixNocturne-2013

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: LA PORTE SECRETE de Miroslav Acimovic, candidat au PRIX NOCTURNE 2015 | Maria Béjanovska - 20 novembre 2015

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :