☀︎
Notes de lecture 2018

Note de lecture : « L’École d’impiété » (Aleksandar Tišma)

Quatre nouvelles d’une ex-Yougoslavie marquée par l’Histoire longue et par les méandres bureaucratiques, projetés dans l’intimité de la mémoire mélancolique.

x

27346

C’est lors de la récente (13 juillet) soirée « Littératures d’ex-Yougoslavie » à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) qu’Emmanuel Ruben a inclus parmi ses choix roboratifs le travail d’Aleksandar Tišma, permettant à l’assistance de (re)découvrir ce grand écrivain serbe (1924-2003), hélas largement indisponible en France de nos jours, par manque de rééditions de la plupart de ses œuvres. Publié en 1978, et traduit en français en 1981 à L’Âge d’Homme par Catherine de Leobardy, « L’École d’impiété » propose quatre nouvelles qui donnent une idée assez juste de l’art particulier de ce fils d’un chrétien serbe et d’une juive hongroise, familier de Novi Sad et de son atmosphère séculaire de « marche » multi-culturelle, avant son départ de Serbie de 1993 à 2000 pour protester contre le régime de Slobodan Milošević.

Il se redressa, son regard perplexe parcourant la pièce, frôlant les objets qu’il connaissait par ses nombreuses visites amoureuses. Mais aujourd’hui, dans la pénombre du petit matin, même cette chambre lui paraissait différente. Non pas, comprit-il, parce qu’elle avait réellement changé, mais parce que c’était lui qui avait changé. Il y était venu des années durant en essayant de devenir quelqu’un qu’il n’était pas, comme, il y avait bien longtemps maintenant, fuyant la mort et lui-même, il avait voulu être cet habitant de Boïkovats qui retournait chez lui. Cette fois-ci, il avait été jusqu’à endosser la maladie d’un autre. Mais peine perdue, car quand il avait voulu se lier définitivement à cet autre, s’identifier à lui pour toujours, la maladie l’avait abandonné et son mal de tête l’avait repris, lui rappelant qu’il était toujours Schneck. (« Schneck »)

En quelques dizaines ou vingtaines de pages à chaque fois, Aleksandar Tišma excelle à forcer les portes de la mélancolie, à insuffler une ironie légèrement désespérée, dans les méandres politiques et ethniques de la deuxième guerre mondiale dans les Balkans (« Schneck »), dans les emprisonnements et les déportations (« La Pire des nuits »), dans la bureaucratie de la torture en temps de guerre chaude ou froide (« L’École d’impiété »), ou encore dans la confrontation d’un glorieux passé communiste et résistant aux affres de l’économie de rareté et de corruption rampante (« L’appartement »). Organisant des galeries acides de personnages souvent raides, dont les principes parfois quelque peu tordus s’entrechoquent avec de nouvelles réalités, l’auteur propose à ses protagonistes des choix décisifs, qu’ils concernent des questions de vie ou de mort ou d’apparents quotidiens anodins, choix qui engagent profondément l’être, et le renvoient sans cesse à l’abîme qui peut exister entre plusieurs perceptions de ce que l’on est.

x

040418-skolabezboznistva

Au rez-de-chaussée il y avait de la lumière, la lumière du jour, même si elle était blême à cause du ciel couvert ; devant la large entrée vitrée, il trouva, comme prévu, un groupe de gardiens, fusil sur l’épaule, alertes et vifs, dont la présence dissipa son embarras. Il leur jeta un coup d’œil pour vérifier : Nagy-Karoly n’était pas parmi eux, mais leur insouciance lui serra le cœur d’envie. Combien de fois n’avait-il pas désiré être comme eux, le fusil sur l’épaule, celui qui exécute les ordres sans se préoccuper du pourquoi et du comment ; mais à cause de son instruction – cinq années de lycée – on lui avait offert un poste plus élevé et mieux rétribué, qu’il avait bien entendu accepté. Pourtant, il ne s’était jamais fait à cette fonction supérieure, qui lui conférait un pouvoir de décision, fondé sur une autorité secrète accordée à un groupe restreint ; il était fier de cette autorité, tout en la sentant étrangère à lui, car il y était parvenu trop tard, à l’âge de trente-deux ans. Jusque-là, depuis qu’il avait quitté l’école – il avait abandonné parce que son père ne pouvait plus payer ses études – il avait occupé des emplois subalternes, il avait longtemps travaillé comme portier ouvreur dans un vieux petit cinéma de Novi Sad, où il était plus proche des opérateurs, des caissières, des dames pipi, que de cette chose complexe appelée direction et composée du directeur, du copropriétaire, monsieur Kramberger, et de deux employés. Il n’avait accès à cette sphère interdite que lorsqu’on le faisait venir pour lui donner des ordres et pour le payer le premier de chaque mois. Il récriminait contre eux, à la dérobée ; mais maintenant qu’il avait lui aussi des responsabilités, qu’il donnait des ordres, sa satisfaction se teintait souvent de regret pour son ancienne situation. (« L’École d’impiété »)

x

Unknown

On songera sans doute à Franz Kafka, dont Aleksandar Tišma était un grand admirateur, mais l’absurdité est ici bien davantage dans les replis intérieurs de l’être que dans l’extérieur lui-même. Dans cet univers, la dureté des choses est évidente, et l’âme ne connaît guère la paix, en quête d’une acceptation qui se dérobe ou se refuse. Sans les recours oniriques dont disposaient les héros de « La grande eau » (Živko Čingo, 1971), sans les machinations tortueuses et presque fantastiques de ceux de « La porte secrète » (Miroslav J. Aćimović, 1987), les protagonistes n’ont ici guère d’issue probante à leurs conflits intérieurs, et leur attitude pourra varier du tout au tout, entre le raidissement dans des principes en voie de disparition, la conformation finale aux exigences du moment, ou le refuge aride dans une vie intérieure marquée par la sécheresse du monde. Et pourtant, coeur du paradoxe, Aleksandar Tišma parvient à insuffler dans ces paysages désolés, voire authentiquement cruels, une étrange vitalité, un sourire en coin sans véritable ironie, mais comme né d’une connaissance intime finalement révélée. Quatre nouvelles au charme puissant et révélateur, pour découvrir ou redécouvrir une œuvre un peu trop oubliée actuellement.

« Vous n’avez pas de mère ? » siffla-t-il, à bout d’arguments.
Le policier répliqua vivement : « Et vous, vous en avez une ? »
Ils se toisèrent quelques instants en silence, jusqu’à ce que la fureur de Tchakovitch ait fait place à de la tristesse, qui envahit soudain tout son corps, anéantissant toute sa force. Il baissa les épaules et détourna les yeux.
Deux porteurs arrivèrent alors de la rue et gravirent l’escalier d’un pas lourd ; Tchakovitch se retourna et les suivit, comme s’ils lui avaient montré le chemin, la sortie. Ils montèrent d’un pas égal au deuxième étage et pénétrèrent dans l’appartement dont les portes, comme chez Tchakovitch, étaient grandes ouvertes. La première pièce était déjà vide et les porteurs, sans s’arrêter, passèrent dans la suivante d’où s’échappa un instant plus tard une discussion bougonne. Tchakovitch, ne sachant que faire, alla à la fenêtre. Il contempla le boulevard sous un rideau de pluie, qui transformait les immeubles et leurs inscriptions, les trottoirs et les endroits familiers, en une masse grise, sale, d’une uniformité menaçante, sans signification et sans importance. Non, il n’avait pas de mère, sa mère était morte lorsqu’il était encore enfant ; il ne se souvenait que de sa belle-mère, et il sut alors que, à cause de cette pitoyable mère de substitution, il n’avait cessé tout au long de sa vie de chercher, en vain, la chaleur et la lumière. (« L’appartement »)

x

AVT2_Tisma_7408

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « L’École d’impiété » (Aleksandar Tišma)

  1. Oui, un des plus grands écrivains serbes que j’ai eu l’honneur de rencontrer.

    Publié par bejanovska | 28 juillet 2018, 10:46

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Sur la route du Danube  (Emmanuel Ruben) | «Charybde 27 : le Blog - 3 mars 2019

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :