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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Chœurs politiques » (Frank Smith)

Étranges et magnifiques conseils à un jeune poète politique, sur le mode impératif et chanté, critique et scandé.

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– Comment, comment dans l’ordre des discours enfin prendre la parole ?
– Ne demande pas d’entrée de jeu, et ne t’explique pas, et rends-toi compte que tu n’as rien à dire, et ordonne, invente un problème avant de creuser une solution, et fabrique, oui, tes propres questions, et surtout ne pratique pas d’objections, sors de tout ça, c’est facile, et ne pense pas en termes d’histoire, le passé, le futur, c’est pas grave, et ne fais pas comme si, et ne classifie rien, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.

Depuis un bon moment, chaque nouveau texte de Frank Smith, qu’il ait été conçu initialement pour la radio, pour la scène ou pour la « simple » lecture, apporte une belle radicalité du propos et une surprise poétique et philosophique plus que bienvenue. Sans reparler de son « Guantanamo » (2010), qu’il faudrait vraiment que j’évoque un jour sur ce blog, mais en ayant en revanche bien en tête deux ouvrages aussi différents en apparence que « Katrina – Isle de Jean-Charles, Louisiane » et « Fonctions Bartleby – Bref traité d’investigations poétiques », tous deux publiés en 2015, ces « Chœurs politiques », parus aux éditions de l’Attente en août 2017 après avoir été créés sur scène en juin 2017, apportent un éclairage savamment impératif aux notions même de recommandations poétiques et politiques (rappelant au passage leur équivalence souvent dissimulée).

– Veut-on, veut-on quelque autre chose encore que ma vie ?
– Construis, et reconstruis sur ce qui est attente, en attente, et cap sur le sable, et cap sur les plages, et découpe beaucoup de châteaux, et fends un air, une histoire, et découpe une route inattendue selon d’autres traits de routes, et fais-toi fuir l’esprit, et fournis à tes pensées des courants d’arrière-cour, et ne rêve que ce qui est du rêvé, et ne pense que ce qui est du pensé, et crie ce qui pulse dans la tête, sachant que c’est toi et ceux de toutes les espèces, et rassemble, et laisse les autres mener leurs petites poursuites, et nettoie le monde-tribunal, et sifflote, balaye, écoute, balaye, écoute, balaye, cligne de l’œil, écoute, balaye, et jette dans ton sac tout ce que tu croises en vrac, commence par un mélange au hasard, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.

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Frank Smith visuel

Sollicités par une question liminaire qui évolue presque immédiatement en litanie mutante, jouant avec ruse de la répétition apparente du questionnement et de l’alternance obstinée de ses termes, les conseils littéraires (poétiques et politiques, donc – humains et sociaux, nécessairement) déploient leur forme impérative, s’appuyant eux-mêmes également, longtemps, sur un mantra essentiel, conjurant le rêve intime (« Ne fais pas de châteaux en Espagne »), la relation prudente à autrui (« Ne te confie à personne ») et l’analyse collective des données (« On est là »).

– Peux-tu, peux-tu quelque autre chose encore qu’une figure ?
– Ne cesse pas, et avance en tout moment, et ne prends, n’adopte pas le visage de ton rôle, et écarte tes propos des over-significations, et circule entre les pavés, et fais filer ta langue, et laisse-toi secouer par tes modèles, et définis-toi en fonction d’un dehors, et dégage-toi de la bêtise ambiante, et ne traite personne comme un objet de reconnaissance, et ne tire pas la couverture à toi, et ne cours pas tout droit, et ne te ramène pas au trajet d’un point fixe mais laisse-toi déborder, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.

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Ahmet Öğüt, 'The Castle of Vooruit', 2012. Ghent, Belgium

Ahmet Ogüt, The Castle of Vorhuit, 2012

Tenant à distance les formes injonctives jadis mises en œuvre par Hugues Jallon, offensives (« Zone de combat ») ou feutrées (« Le début de quelque chose »), mais sachant se rapprocher à l’occasion des fulgurances combattantes des « Slogans » de Maria Soudaïeva voire des ferveurs œcuméniques du « Notre désir de tendresse est infini » de Sébastien Ménard, le questionnement solitaire et la réponse chorale ne se laissent pas figer, ni dans le procédé ni dans une mécanique permanente, mais vont au contraire évoluer avec une grâce teigneuse au fil des 60 pages, les leitmotivs en changeant progressivement tandis que le propos multiplie discrètement les mutations. Sous son approche déstabilisatrice, Frank Smith nous offre ainsi une nouvelle puissante leçon de poésie politique en action.

– Faudrait-il, ne faudrait-il pas  qu’une chose ordinairement ne nous étonne plus ?
– Mets des rires dans ce que tu entreprends, et remplis-toi de joie devant l’effondrement de ce qui mutile la vie, et pose du rouge sur du gris, et cherche sans savoir-trouver ou énoncer, et abandonne les postulats, et ne cesse pas d’entrer en contact, et insinue les formes les unes dans les autres, et arrache chacune d’entre elles à son segment de départ, et ne réduis pas, ne te perds pas dans un espace restreint, irrespirable, et n’impose pas de conduite par répartition dans ce même espace, et n’ordonnance pas dans le temps, et exile, et sois intersocial, et tisse des réseaux d’alliances pléthoriques, et ne fais pas de châteaux en Espagne, et ne te confie à personne, on est là.

Il faut lire à ce propos le superbe texte de Jean-Philippe Cazier dans Diacritik, ici, et celui de Jean-Paul Gavard-Perret dans L’Internaute, .

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