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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « La paie du samedi » (Beppe Fenoglio)

Le tragique retour à la norme d’un jeune maquisard italien après la deuxième guerre mondiale.

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La paie du samedi

Publié en 1969, six ans après sa mort, « La paie du samedi » était pourtant le premier roman de Beppe Fenoglio, sur lequel il retravailla longuement, à plusieurs reprises durant sa brève carrière littéraire, de ses premières nouvelles en 1952 à sa mort en 1963 d’un cancer du poumon.

Traduit en français chez Gallimard par Monique Baccelli en 1990, ce roman compact, avec ses 145 pages, est emblématique de l’hyper-réalisme du maquisard italien devenu après-guerre représentant en vins et écrivain.

Revenu dans son village du Piémont après avoir tenu le maquis face aux fascistes et aux Allemands durant plusieurs années, en ayant eu la responsabilité d’une vingtaine de combattants, le tout jeune Ettore doit maintenant se réinsérer, trouver un emploi pour soulager ses parents vieillissants, et s’établir pour le cas échéant stabiliser et amplifier son amourette avec Vanda. Las, ayant précocement appris l’indépendance et l’improvisation, peu enclin désormais à « avoir un patron », disposant de talents peu communs mais peu utiles en réalité dans la légalité et le calme, retrouvés, il hésite, temporise, et cherche des solutions.

Ce fut au tour des employés d’arriver, huit, dix, onze en tout, mais ils ne se mêlèrent pas aux ouvriers sur l’asphalte, ils restèrent sur le trottoir. Lui se cacha derrière la vespasienne et il les observa à travers les ouvertures métalliques. « C’est moi qui devrais faire le douzième », se dit-il, mais il commença à secouer la tête, il n’en finissait pas de secouer la tête et il se disait : « Non, non, vous ne m’entraînerez pas dans l’abîme avec vous. Moi je ne serai jamais des vôtres, quitte à faire n’importe quoi d’autre, jamais des vôtres. Nous sommes trop différents, les femmes qui m’aiment ne peuvent pas vous aimer et vice versa. Moi j’aurai un sort différent du vôtre, ni plus beau ni moins beau, mais différent. Vous, vous faites tout naturellement des sacrifices qui pour moi sont énormes, insupportables, et moi je peux faire de sang-froid des choses qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête, rien que d’y penser. Impossible que je sois des vôtres.
C’était ça les hommes qui s’enfermaient entre quatre murs pendant les huit plus belles heures de la journée, tous les jours, pendant les huit heures où dans les cafés et dans les cercles et sur les marchés se passaient d’inoubliables rencontres d’hommes, où des femmes étrangères descendaient des trains ; et l’été il y avait la rivière et l’hiver la colline enneigée. C’était ça les types qui ne voyaient jamais rien et devaient tout se faire raconter, ceux qui devaient demander la permission de rentrer chez eux, même pour voir mourir leur père ou leur femme accoucher. Et le soir ils sortaient d’entre leurs quatre murs, avec un petit tas de sous assurés pour la fin du mois et un petit tas de cendres de ce qu’avait été leur journée.

La paga del sabato

Utilisant au maximum les ressources fournies par le surplomb narratif de l’hyper-réalisme et celles d’une langue simple, rêche et coupante, qu’elle aborde les faits sociaux réduits à l’essentiel ou les tourments circonvolutifs et volontiers explosifs de son bouillant protagoniste, Beppe Fenoglio nous offre un condensé de puissance dramatique. Construisant comme en urgence, malgré son décor paisible, les conditions d’une tragédie – que la lectrice ou le lecteur sent monter inexorablement, sans pouvoir, à aucun moment, en identifier avec précision les composants et les déclencheurs -, il explore avec une grâce violente la raideur du réel, du quotidien et du banal, une fois que le coeur et l’esprit ont pu goûter à « autre chose ». En moins de cent cinquante pages, le choc silencieux  de l’absence de « divertissement », de l’ennui, de la si désirable vitesse et de l’impossible conformité.

Il passa dans sa chambre, ouvrit en faisant le plus de vacarme possible le tiroir où se trouvait son peigne puis il le referma doucement, sans le moindre bruit. Ensuite, sur la pointe des pieds, il se dirigea vers le lit et retira son pistolet caché sous le matelas. Il le regarda, le glissa sous son blouson et sortit pour aller travailler.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Beppe Fenoglio

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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