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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le printemps du guerrier » (Beppe Fenoglio)

Désunion et la débandade de l’armée italienne en 1943, dans les yeux d’un sous-officier, double fictionnel de l’auteur.

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Un étudiant en littérature anglaise originaire du Piémont, surnommé Johnny, est mobilisé en 1943 et suit l’instruction des élèves officiers à Moana, à mi-chemin entre Turin et Rome, avant d’être affecté avec son bataillon à Rome, au milieu d’une année cruciale, 1943.

Au sein d’une armée royale italienne sinistre et misérable, au bout du rouleau, alors que l’issue de la guerre ne fait d’ores et déjà plus aucun doute pour les soldats, l’instruction, menée par des sous-officiers bornés, est bestiale, insupportable, tout autant qu’inutile.

«Il fallait marcher encadré et chanter à gorge déployée derrière un commandant déséquilibré, entouré de subalternes serviles et idiots.»

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Le titre original du roman, «Primavera di Bellezza», fragment de l’hymne fasciste Giovinezza (Jeunesse), contient déjà en son sein une dénonciation de l’absurdité de cette guerre, de ce gâchis humain, et de l’hypocrisie de la propagande fasciste. Beppe Fenoglio (1922-1963), lui-même engagé dans la résistance contre les fascistes en 1944, nous dépeint ici cette armée italienne en guenilles, bien loin de l’image glorieuse des militaires de 1940, troupe sous-alimentée, souffrant de dysenterie, une armée en débandade dans laquelle tous sont antifascistes à de rares exceptions, prenant les fascistes pour des bouffons sadiques ou pour des criminels.

Rome sept 43

Rome, septembre 1943

«Sur le terrain de sport, et presque uniquement là, se manifestait le chef du bataillon d’instruction, le commandant Di Leva signor Augusto. Cigarette au coin de la bouche, badine à la main pour frotter ou fouetter ses bottes jaunes, malingre mais électrique, des yeux saillants dans une petite figure vicieuse, sur sa poitrine gris-vert le rouge distinctif, impudemment incongru, de l’ordre du Saint-Sépulcre.»

«Le printemps du guerrier», une des rares œuvres publiées du vivant de l’auteur, en 1959, contrairement (notamment) au mémorable «La Paie du samedi», est, on l’aura compris, un réquisitoire indirect mais violent contre le fascisme et la guerre. Émaillé de descriptions somptueuses et romantiques de la nature, du désœuvrement et du questionnement existentiel de Johnny, qui tente d’échapper à son sort malheureux en fumant et en regardant au loin, c’est surtout une galerie de portraits phénoménale, un grand roman dans lequel les assemblages de mots viennent surprendre le lecteur au détour de chaque page, caisse de résonance de cette absurdité.
On comprend donc les mots d’Italo Calvino au sujet de ce livre  :  «Ce fut le plus solitaire de tous qui réussit à écrire le roman dont nous avions tous rêvé».

«Johnny reçut sur la joue une goutte énorme, colossale, absurde. Le soleil brillait encore mais avec des rayons sulfureux, pourris, et dans cet éventail la pluie subite édifia une diagonale palissadique. Un murmure d’incrédulité et d’appréhension monta de la terre vers le ciel et des centaines de corps frémirent sur l’herbe. Johnny vit le commandant se contorsionner, hésiter entre plusieurs solutions car le ciel était vertigineusement changeant. De larges gouttes s’écrasaient sur la saharienne de Girardi en y faisant des taches démesurées. C’était le plus violent et le plus traître orage d’été que les garçons aient jamais vu, les gouttes géantes atterrissaient sur la peau et sur l’étoffe comme des crapauds sautant à pieds joints. Il y eut un piétinement général, le ciel était devenu violet, le fleuve de zinc, jusqu’au disque du soleil qui paraissait poisseux et sur la terre le commandant Borgna, plus noir que toute cette noirceur, gesticulait et blasphémait comme un fou. Des centaines d’hommes étaient en déroute, en direction des fermes, loin de la campagne nue, terrifiante.»

Ce qu’en dit joliment Ludo sur Un dernier livre avant la fin du monde est ici. On peut aussi lire la très belle chronique de Brumes sur son blog ici.

Pour acheter chez Charybde ce roman traduit de l’italien par Monique Baccelli en 1988 pour les éditions Denoël, et réédité chez Cambourakis, c’est ici.

 Beppe Fenoglio

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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