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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Souviens-moi » (Yves Pagès)

Organiser des bribes de mémoire dont le choc crée un bizarrement poétique nouveau monde.

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Souviens-moi

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Publié en mars 2014 aux éditions de l’Olivier, le neuvième texte fictionnel d’Yves Pagès, six ans après « Le soi-disant », articule très finement des centaines de fragments mémoriels, arrachés à divers registres d’intelligence et d’émotion, pour reconstruire une réalité thématique à plusieurs voix, issues pourtant du même terreau humain, où l’enfant naïf et émerveillé, dans les yeux de sa mère et de son père, s’entrechoque avec l’adolescent en déniaisement accéléré, je jeune homme rusé et l’adulte devenu curieux éclectique et infatigable arpenteur de réel, féru du rapprochement de statistiques dissonantes créant un sens nouveau et radicalement plus riche.

Le télescopage est orchestré avec une immense attention, pour produire une poésie du réel oscillant sur une centaine de pages entre le sourire, le rire et la mélancolie, toujours teintée d’une rage politique et sociale qui, pour être ici rentrée, ne semble pas moins inexpiable.

Le miracle de ces briquettes s’affirme dans la qualité subtile, et parfois perverse, des questions qu’elles posent au « bon sens » et à la satisfaction de soi, une réminiscence venant régulièrement torpiller de son écho formidable la certitude passagère qu’une précédente pouvait avoir laissé se créer chez le lecteur.

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Nul doute, comme le signalait d’ailleurs ma collègue et amie Charybde 7, lors de la rencontre avec Yves Pagès le 24 avril dernier à la librairie Charybde, que cette reconstitution historique non dénuée d’arrières-pensées, sous son air spontané, ne donne à chacune et chacun envie de reprendre à son compte ce jeu, beaucoup plus tortueux qu’il ne semble,, d’exhumations perecquiennes transfigurées par leur belle intentionnalité.

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« De ne pas oublier que lors d’un récent salon du livre à Alger, parmi les titres censurés d’office par les contrôleurs chargés de filtrer à l’aide de mots-clefs les publications occidentales d’importation, figurait en bonne place La Bible du PC, un manuel d’informatique grand public soupçonné de prosélytisme soit évangélique soit communiste , ou pire encore, les deux à la fois. »

« De ne pas oublier qu’en cette matinée du 14 juillet, place de la Bastille, une fois tapé mon code secret sur le clavier de l’automate bancaire, puis validé le retrait de plusieurs fois vingt euros, la machine ne m’a rien délivré du tout, sauf un ticket m’annonçant un solde débiteur de 1789 euros, soit un découvert d’un montant comment dire, mnémotechnique, maintenant que je sortais des brumes ensommeillées d’une sieste commémorative. »

 « De ne pas oublier que si près de trois millions de lettres de dénonciation furent envoyées pendant l’Occupation par de zélés informateurs, les antennes départementales de la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) en ont reçu plus de trois mille au cours de l’année 2011, rédigées et signées, sous couvert du même anonymat, par tel « bon français » ou tel « honnête contribuable ». »

dénonciation

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« De ne pas oublier que, parmi les pensionnaires de cette maison de retraite, à Drancy, conviés à reproduire certains monuments de leur ville de résidence sous forme de maquette en carton, la moins âgée, une sexagénaire encore pimpante, avait choisi de fabriquer la réplique exacte d’une allée du cimetière local, avec quelques tombes en rang d’oignons, dont le modèle réduit de la sienne où elle avait inscrit au feutre noir : MA DERNIÈRE DEMEURE. »

« De ne pas oublier qu’en avril 2007 les théologiens du Vatican ont aboli d’un trait de plume l’existence supposée des Limbes, ces centres de rétention entre l’Enfer et le Paradis où croupissaient les âmes des nourrissons décédés avant d’avoir eu le temps d’être baptisés en bonne et due forme, alors que sur Terre d’autres autorités morales multipliaient d’autres limbes maintenant en éternel transit les migrants sans baptême douanier entre le tiers-monde sacrificiel et l’Eldorado occidental. »

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Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7, qui m’a d’abord donné envie de lire ce livre, est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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PAGÈS 480 © C.Hélie

© C. Hélie / Gallimard

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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