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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Indomptable » (Vladimir Hernández)

Noirceur carcérale, casse trafiqué et vengeance à 100 à l’heure dans La Havane interlope d’aujourd’hui.

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Ce fut la douleur qui réanima le corps engourdi de Durán.
Il ouvrit les yeux : les ténèbres, l’oppression. Un poids pesant le clouait au sol, comme s’il portait sur son dos toute la misère du monde. Son flanc gauche le faisait souffrir. Il ne se souvenait de rien. Il fit un effort pour bouger, pour tenter de se redresser, mais il manquait d’espace. Il inspira profondément une poche d’air salvatrice. Quelque chose qui ressemblait à du sable glissa sur sa nuque, pénétra dans ses oreilles. Il sentait bien que c’était un corps humain immobile qui était étendu sur lui, et qu’un liquide visqueux coulait sur ses cheveux et sur son front, lui entrant dans les yeux : du sang.
C’est alors qu’il comprit.
Il était sous terre. On l’avait enterré vivant.

En 2016, la première incursion du Cubain (vivant désormais à Barcelone) Vladimir Hernández dans le polar (traduite en français en 2017 chez Asphalte par Olivier Hamilton), après bon nombre de nouvelles et de romans de science-fiction, nous plonge d’emblée dans cette terre sombre et poisseuse qui réjouira doublement les lectrices et lecteurs fans du « Kill Bill 2 » de Quentin Tarantino, dont je suis.

Avant d’en venir à cet enterrement annoncé dès les premières lignes, Mario Durán, informaticien et électronicien fort doué, emprisonné pour une escroquerie ayant mal tourné, se morfond en prison, et voit ses perspectives singulièrement réduites après avoir refusé de se plier à la loi de la jungle – racket et sexe – de quelques caïds d’un pénitencier particulièrement rugueux et corrompu de La Havane (plus proche de l’imaginaire turc des années 1970 proposé par le « Midnight Express » d’Alan Parker, comme le note Yan sur son blog Encore du Noir, ici, que des univers complexes et ramifiés américains post-Edward Bunker, tels qu’évoqués dans les séries « Oz » ou « Prison Break », par exemple).

Le monde s’embrasait au journal télévisé de Cubavisión. Informations internationales : drapeaux cubains brûlés suite à des émeutes au Venezuela, escalade des tensions entre Russes et Ukrainiens en Crimée, décapitations djihadistes au Moyen-Orient. Informations nationales : le poids lourd Teófilo Stevenson, plus adulé que Mike Tyson et Mohamed Ali dans l’inconscient collectif, venait de mourir, et une épidémie de choléra – relique du XIXe siècle – avait emporté vingt personnes dans l’est du pays.
Les choses pouvaient bien partir en vrille, Durán avait des problèmes personnels plus pressants à régler. Sa vie en prison, au Combinado del Este, ne tenait plus qu’à un fil : Sampedro, le caïd du bloc, rentrerait bientôt de l’hôpital pour détenus, avec un rein en moins et, pour couronner le tout, de fortes suspicions à l’encontre de Duran. Et Alacrán lui avait fait savoir qu’à sa sortie du mitard, il le planterait. Le sergent Cartayo insinuait en permanence que, tôt ou tard, Durán finirait entre ses mains, et ce matin-là un gardien l’avait informé que deux noirs du troisième niveau avaient été payés pour le suriner dans la cour.

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Dans ce roman mené à cent à l’heure, sur les rythmes flottants ou endiablés d’une bande-son ravageuse (fournie en annexe comme il est de tradition aux éditions Asphalte) et des moteurs d’une Harley-Davidson et de bagnoles américaines plus ou moins vintage, Vladimir Hernández ne cherche pas à analyser directement la société cubaine contemporaine : on ne trouvera pas dans « Indomptable » les investigations sociales et politiques servant de toile de fond robuste au Boris Quercia des « Rues de Santiago » et de « Tant de chiens » pour le Chili, au Juan Martini de « Puerto Apache » ou au Leonardo Oyola de « Chamamé » et de « Golgotha » pour l’Argentine, au Edyr Augusto de « Nid de vipères », de « Belém », de « Moscow » ou de « Pssica » pour le nord du Brésil, ou même au Francisco Suniaga de « L’île invisible » pour le Venezuela, pour n’évoquer que quelques-uns des auteurs sud-américains des éditions Asphalte. Ses remarques en filigrane et ses incises – plus nombreuses et plus rusées qu’il n’y paraît d’abord – permettent néanmoins subtilement à cette histoire endiablée de casse, de manipulation et de vengeance de se doter d’une épaisseur rare et singulière, et de fournir bien davantage qu’un cadre au tableau, en lui offrant une texture puissante et réjouissante.

Ils s’étaient connus en 2005, lors du rassemblement réservé aux différés – un service militaire obligatoire de quatorze mois destiné à ceux qui avaient suivi des études supérieures. Les étudiants de la CUJAE, mobilisés depuis septembre, avaient été expédiés dans une base militaire de Matanzas. Ce jour-là, des pelotons de polytechniciens s’entraînaient sur le champ de tir.
Durán, qui avait choisi la filière Télécommunications et Électronique, avait terminé sa séance de deux heures en sueur, à cause du poids de la Kalachnikov, et avec l’odeur de la poudre qui lui collait à la peau. Il s’était assis à l’ombre d’un kapokier qui poussait près des latrines.
« T’es vachement précis avec une AKM, mon pote, avait commenté une autre recrue en se postant devant lui. On dirait que t’as déjà fait la guerre. »
Durán avait levé les yeux et jaugé l’inconnu. Brun, imberbe, mince, cheveux frisés et légèrement longs, sourire sympa : le genre de type malin et franc qu’on rencontre de plus en plus rarement. Il s’appelait Rubén Figueredo et il était de la filière Informatique. Durán n’avait pas tardé à la trouver génial.
Ils avaient été cul et chemise dès le début. De vrais potes. A la différence de la génération perdue de leurs parents, et de celle du désenchantement – ou plutôt des jérémiades – qui avait suivi, ils rejetaient le projet social collectif. Comme tant d’autres enfants nés sous la Période spéciale, élevés dans une ouverture économique illusoire et empreints d’un pragmatisme post-millénium, ils se sentaient totalement libérés des compromis idéologiques d’antan. Ils ne croyaient qu’en l’initiative personnelle. Il était clair pour eux qu’en politique les dés étaient pipés et que la seule issue qu’ils offraient était une salle d’attente donnant sur un futur toujours plus incertain.

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À propos de charybde2

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