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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « I am vampire » (Romain Ternaux)

La rage cocasse et obscure du vampire contemporain qui s’ignore, en artiste raté et en loser peu sympathique. Un tour de force à rebondissements.

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Ternaux

En retard comme d’habitude, et je vois dans les yeux de Yann que plusieurs fûts ont déjà défilé. Je mets de plus en plus de temps à sortir de mon appartement, ne me demandez pas pourquoi. Je crois que j’ai des tocs, je me regarde dans le miroir et m’observe jusqu’à ce que mon visage se déforme complètement. Hypnotisé, fasciné par mes propres yeux extralucides. Merde, je deviens barge ? Dans son texto, Yann m’expliquait qu’il profitait de ses vacances pour se délester de son fric. Et il le faisait au Passage, le bar juste en bas de chez moi. Non mais, j’attendais quoi ?
Je m’assois essoufflé, j’ai failli me vautrer dans les marches. C’est la lumière de ce foutu jour qui me paraît anormale, et encore, on est en début de soirée. Il faut que je me réhabitue, ça ne va plus, au moins que je rouvre mes volets. C’est sûr, je dois ressembler à un zombi, alors que Yann est carrément frais sous ses bourrelets !
– Alors, Bert’, t’as trouvé un boulot ?
– Pfff, arrête.
– Va falloir que tu t’y mettes, hein ! Au moins, paye-moi un coup, c’est mon travail qui finance ton RSA !
Là, je blêmis parce que je n’ai absolument plus d’argent, mon compte au seuil absolu. Mais Yann éclate d’un rire énorme :
– Hahaha, je déconnais, Bertrand ! Fais pas cette tête ! Ce soir, c’est moi qui rince !
– Haha… Okay…
Vraiment, ça aurait été déplacé de sa part. D’accord, je touche le RSA, mais c’est exclusivement parce que mes parents m’ont coupé les vivres. Yann, lui, travaille dans l’armée. Autrement dit, ce sont mes parents qui le payent à présent lui, comme tous les fonctionnaires. Donc, il me paye ce coup avec de l’argent qui, en principe, me revient de droit. C’est juste un détournement, mais ce crétin est trop nanti pour se rendre compte que je ne lui devrai jamais rien. C’est vrai ! Son carnet de santé, c’est un sacré ticket pour ne rien branler : cholestérol de Jabba the Hutt, respiration de Dark Vador et le foie comme une fraise pourrie. Du coup, ce n’est pas demain la veille qu’on le verra combattre en Afghanistan : on l’a collé aux archives, ce qui s’avère plutôt peinard. Oui, le mot est faible, ne vous imaginez surtout pas qu’il farfouille dans la paperasse du matin au soir ! Tout est informatisé, alors il est collé devant son écran toute la journée, et croyez bien qu’il bosse davantage sur les dernières pornstars ukrainiennes que sur les dossiers des dernières recrues. Il se branle intégralement, et en plus on le paye, non mais je rêve. Moi, je peins du matin au soir sans argent, et je ne serai jamais subventionné. Une résidence d’artistes ? N’y pensez même pas : trop asocial, je ferais flipper tout le monde. Gardez votre fric, je finirai par vivre de mon art, quoi qu’il arrive…

Bertrand est un artiste peintre. Maudit. Incompris. De fait : vomitif, au sens propre ou presque, comme en témoigneront le moment venu les réactions unanimes de personnes exposées à ses toiles. Muré pourtant dans la certitude de son destin à venir, il survit du RSA et de la générosité plus ou moins intéressée – salaire de souffre-douleur, de faire-valoir ou de simple compagnon de beuverie, c’est selon – de son ami Yann, bureaucrate informaticien de la défense nationale et féroce consommateur de bières vespérales.

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Je me réveille. Mince, qu’est-ce qui s’est passé hier ? Au moins, je suis rentré chez moi. Même dans les vapes, je retrouve toujours mon appartement, le cerveau humain est une machine parfaite. Cela dit, j’ai mal partout. Il y a eu la baston, ouais. Je me suis jeté sur les Mario, mais après… ? Bon, j’essaye de me lever et, aïe, j’ai des courbatures partout. J’allume la lumière et, bordel, c’est la vision d’horreur en panoramique ! D’abord, je vois cet abruti de Yann affalé sur le sol, dans son lit en vomi. Cet irresponsable va bousiller mon plancher ! Je l’ai vraiment ramené chez moi ? Je ne ramène jamais personne chez moi ! Malgré la douleur, je me précipite pour recouvrir mes toiles, c’est mon jardin secret, n’essayez pas de me violer ! La deuxième vision d’horreur, c’est quand je baisse la tête et que je vois mon T-shirt en sang, mon propre sang, je vais mourir ! Alors, je hurle et la baleine échouée se réveille en sursaut.
– Bert’, putain, ferme-la ! Il est tôt et je suis en vacances, je te rappelle !
– Je saigne, Yann ! Ils m’ont poignardé, je suis en train de me vider de mon sang !
Les deux traits irréguliers que formaient ses yeux se changent en deux globes exorbités, et d’un seul coup, il se remet à revomir, oh non ! Ça s’embourbe entre les lattes, je sens que ça va carrément pleuvoir chez les voisins ! Le vandale a l’air mal, mais pas autant que moi :
– Je vais crever, Yann, je le sens ! Je te prierai de bien vouloir détruire mes toiles sans les regarder !
En vrai, ce salaud serait capable de tout garder pour la postérité, comme Max Brod avec Kafka. Un vrai cafard ! Yann relève la tête, son menton dégouline et ses sourcils se froncent. Il se met à m’engueuler, moi, le macchabée !
– Raconte pas n’importe quoi, Bert’ ! C’est pas ton sang, c’est le leur. Qu’est-ce qui t’a pris ? C’était dégueulasse !
– Hein ?
– Faut vraiment que tu trouves un boulot, parce que là tu deviens taré.
– Je comprends rien, Yann. C’est confus, là, j’ai aucun souvenir. S’il te plaît, dis-moi ce qui s’est passé !
– Arrête ton cirque…
– Je te jure ! J’étais dans un état bizarre, je me rappelle juste que tu draguais la fille blonde, là, et puis les gars sont arrivés, alors… j’ai voulu te défendre…
– Tu leur as sauté à la gorge, Bertrand ! Littéralement sauté à la gorge, avec tes dents ! Tu leur as… arraché des bouts de chair, bon sang ! On aurait dit une bête enragée, tu étais complètement possédé !
Ah merde. C’est l’alcool, ça. Et c’est surtout les tapas qui ne m’ont pas calé. Quand même, ça m’étonne. Devant tant de monde, en principe, je sais me contrôler…
– Ben désolé…

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Dans certaines circonstances, où la faim, l’alcool, la peur et la colère superlative semblent jouer leur rôle, Bertrand devient aussi une bête sanguinaire, un animal féroce animé d’un (très) violent désir de liquide chaud et salé, bref, comme l’indique l’affirmation de la couverture donnant son titre au roman… un vampire. Même s’il ne sait d’abord guère mettre de mots sur ce qui lui arrive en pareil cas, Bertrand ne laisse pas ces circonstances étonnantes réellement affecter sa prodigieuse capacité biliaire et son insondable mauvaise foi affichée quasiment en toute innocence. Jusqu’à ce qu’un très riche collectionneur roumain, M. Barbec, à travers son émissaire en France, M. Vacaresco, s’éprenne d’une toile de notre Bertrand : une telle opportunité de connaître, enfin, la reconnaissance, la richesse et la gloire décide instantanément l’artiste à entreprendre le voyage vers les Carpathes pour convaincre le mystérieux homme d’affaires et châtelain de lui acheter de nombreuses autres œuvres…

Je ne sais plus quoi penser, je regarde la ville qui défile. C’est dingue, le nombre d’immeubles à Bucarest, on ne voit que ça ! Des tours et des tours, des milliers de balcons sur des façades infinies. Mais nous, on s’éloigne du centre-ville. On se dirige de l’autre côté, derrière la forêt. Les mains du chauffeur tremblent sur le volant. Ça a commencé quand Vacaresco lui a annoncé notre destination, et c’est de plus en plus Parkinson au fur et à mesure que la route défile. Les roues font des microzigzags sur le bitume, c’est la secousse permanente. Il ne faudrait pas rejoindre le fossé, pas maintenant ! Est-ce le nom de Barbec qui lui fait cet effet ? Je demande à Vacaresco :
– Pourquoi est-ce qu’il tremble le chauffeur ?
Il me sourit d’un air hautain, exhibant ses canines :
– Haha ! Les gens d’ici n’aiment pas trop s’éloigner du centre-ville. Bucarest est une capitale européenne, mais les chauffeurs de taxi sont restés très superstitieux. Ils détestent s’approcher de la forêt. Ils y associent tout un tas de légendes. C’est dommage. Nous venons pourtant d’entrer dans le vingt-et-unième siècle, n’est-ce-pas ?
– Heu, ouais, c’est sûr…
– Nous allons bientôt arriver.

Après « L’histoire du loser devenu gourou » en 2015 et « Spartacus » en 2017, Romain Ternaux poursuivait en 2019 avec ce « I am vampire », toujours chez Aux Forges de Vulcain, et pour notre plus grande joie, son entreprise presque méthodique de passage à la moulinette du cocasse et du féroce de certaines des figures mythiques qui structurent nos imaginaires contemporains, pour le meilleur et pour le pire, en en extrayant joueusement moins la part sombre que la part décidément perdante. En cheminant durant quatre chapitres et cent cinquante pages aux côtés du vampire Bertrand, que l’on découvrira vite assez éloigné de Lestat ou d’Angélus, entre ses obsessions sexuelles frisant l’incontinence et ses appétits insatiables – même s’il faudra naturellement se méfier de ses monologues in petto, à la fiabilité au minimum douteuse, la lectrice ou le lecteur découvrira, grâce à la joyeuse férocité de Romain Ternaux, des aspects insoupçonnés de ce qui rôde aujourd’hui à l’intérieur des méandres d’un mythe majeur, affermi au XIXème siècle sous le règne du corset serré victorien (même s’il s’enracinait dans d’anciennes légendes et dans une exhumation littéraire plus précoce). Ou, sous les signes croisés et paradoxaux de Joris-Karl Huysmans, de Gustav Meyrink, de Jim Harrison, de Chuck Palahniuk et du Bureau des Légendes, une nouvelle manière d’explorer ce qui peut se passer lorsque l’infra-ordinaire, éventuellement particulièrement peu sympathique, se découvre doté d’un pouvoir extraordinaire – à la nature le cas échéant rien moins qu’ambiguë.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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