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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Cinéma de l’affect » (Sandra Moussempès)

Lorsque le son enregistré surgi du passé entre en résonance, expérience spirite métaphorique et poétique, avec un dévoilement contemporain toujours aussi nécessaire et subtil.

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J’ai la chance dans ce nouvel épisode de me retrouver hors d’un gouffre
Mais suspendue sur pilotis au-dessus du vide, la technique vocale ne suffit pas

La phrase prononcée lors d’un discours jamais retrouvé n’aide pas à clarifier le propos
On parlera ainsi de phase pré-somnambulique, comme pour les fillettes possédées dont les voix deviennent soudainement caverneuses et effrayantes

La mécanique surnaturelle de nos séances d’emboîtement n’est pas uniquement tissée d’organes
Car si l’on cherche à retranscrire le son de nos ébats, les cris se divisent en rires et en clameurs qui laissent perplexes

Après avoir fui dans la forêt en combinaison New Age me voici revenue vers toi qui débutes au théâtre une carrière de médium, tu fabriques des machines à remonter le temps pour un film expérimental basé sur notre histoire dans sa version non sous-titrée

Rien n’est au point pour le moment
Je me retrouve auditrice de sonorités aussi floues que des ectoplasmes

Publié en janvier 2020, « Cinéma de l’affect » complète et étend de plus d’une manière le travail de « Acrobaties dessinées » (2012) et de « Colloque des télépathes » (2017), dans la même collection superbe des éditions de l’Attente. Sandra Moussempès y poursuit intensément son entreprise d’affranchissement des conventions sociales éprouvées, à travers les deux derniers siècles, en y poursuivant l’usage du son comme arme poétique, en laissant rôder comme précédemment la possibilité du canular spirite, et en ne refusant aucune des étrangetés qui naissent des hasards et des coïncidences qui n’en sont peut-être pas. Le fait que l’arrière-grand-tante de l’autrice, la cantatrice Angelica Pandolfini (1871-1959), rendue célèbre notamment pour son interprétation  triomphale d’Adrienne Lecouvreur de Francesco Cilea, ait, enregistrement de 1903 en faisant foi, une tessiture très proche de celle de l’autrice peut constituer une telle cheville ouvrière, un outillage pour à nouveau démonter certaines apparences, sociales ou intimes. Davantage encore que précédemment, et même lorsque son recueil ou son enregistrement devient diaphane ou problématique, la voix est un passage (il faut écouter, parallèlement à la lecture de « Cinéma de l’affect » l’album « Vox Museum » publié aux éditions Jou pour s’en persuader, s’il était nécessaire), un passage qui, gorgé d’imagination, ouvre sur un ailleurs logiquement insoupçonné.

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La soprano Angelica Pandolfini en 1902

L’intimité serait une vapeur au-dessus d’un tapis roulant
Quand j’ai croisé cet homme je me suis attachée à le retrouver, générant un conte de fée psychique sans dialogue
Lors d’une séance de Ouija les voix téléportées furent retrouvées dans un petit coffre mauve

Je me suis attachée et l’apparition de l’attachement m’a rendu un indice
Les coups frappés par les esprits en lévitation, la scène du seuil, quand personne ne peut sortir
Notre théâtre mental ressemblait à un rituel spirite, ruminement de pensées acquises qui finissent par devenir des figurines difficiles à déboulonner

Et même si la perturbation est une formule énigmatique dont on se remet rapidement
Les fréquences sonores peuvent brouiller l’énoncé de nos inconscients par un larsen annexe

Un auditeur peut aussi entendre les tessitures d’ectoplasmes piégés dans le gramophone
Ou s’il le souhaite se proposer comme otage de sa propre voix et libérer les entités mutines

Si le sous-titre choisi ici par Sandra Moussempès, « Boucles de voix off pour film fantôme », apparaîtra une fois de plus à la fois vertigineux et juste, c’est bien qu’elle a su s’approprier avec une grande finesse la métaphore fantôme (on songera certainement à l’usage qu’en fait de son côté Ryoko Sekiguchi avec son « Manger fantôme » en 2012, dans une autre direction sensorielle, celle du goût et des papilles). Comme dans le « Substance » de Claro, pourtant situé sur un terrain apparemment bien différent, l’expérience ectoplasmique, devenue production concrète d’un assemblage rêvé de sons, à la fois fragile et indestructible, associe un humour nécessaire et discret à un récit poétique toujours aussi ambitieux.

Épisode I : Littérature du son

Je souhaitais savoir où se redirigeait le son de nos paroles, les cris, les murmures

J’étudiais la forme des flocons, le devenir du discours une fois posé : puisque l’écrit retenait dans sa matrice nombre de propos réfléchis, où s’envolait donc ce qui restait de voix décousues ?

Parfois nous enregistrons nos phrases une fois déchiffrées, en les réécoutant nous ressentons de la surprise ou bien une émotion si la voix se détache de son propriétaire comme un tissu de velours sur une paroi humide

Ce que dit superbement Adrien Meignan de ce texte dans Addict-Culture est ici. Nous aurons par ailleurs la joie d’accueillir Sandra Moussempès à la librairie Charybde (Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) le jeudi 6 février prochain à partir de 19 h 30 pour une lecture et une discussion autour de ce dernier texte en date qu’est « Cinéma de l’affect ».

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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