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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Laborintus Vox » (Rachelle Holbein)

Matrices de substitution sémantique et détournement ô combien rusé de l’arsenal des mathématiques abstraites pour approcher une essence des poésies les plus diaphanes et les plus évanescentes. Un tour de force d’une grande malice et d’une grande finesse.

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Note de l’autrice
Soit on tente de déterminer la voix par rapport à un concept précis, par rapport, par exemple, à l’expérience et ce qui la transcende et l’incarne, soit on inscrit la voix entre deux régimes, le fini et l’infini, l’instabilité et la stabilité, l’être et le devenir ; il s’agit donc de cerner une forme de radicalité de la voix et de la non voix, ou de sa radicalisation, en ce que les limites qu’elle peut exhiber proviennent de l’intérieur même du transcendantal de voix. Cette petite axiomatique tente ainsi de cerner, de traverser ces concepts, par son cycle, ses répétitions, ses révolutions, en créant des paysages de voix, ou régimes de perception de voix, qui pourraient qualifier une forme non pas tant de connaissance de voix, mais un mouvement du pouvoir de connaître, en son mouvement du cycle, un rapport dynamique à l’objet de voix, dans l’espace où le sujet connaissant et l’objet à connaître. Je voulais ainsi, par cette forme axiomatique plus ou moins itérative, sérielle, parfois mathématisée et physicalisée, formuler ce qui rend possible la synthèse éclatée du divers dans l’objet voix, tout en ne se limitant pas aux seuls principes de l’a priori. Je voulais faire travailler voix et non voix, en ce qu’elles constituent l’unité et la diffraction de l’intuition et de son concept, qui déjouent les correspondances communément admises. L’axiomatique permettant de s’approcher au plus près. Dans la relation de voix. Une forme génétique et pensive de voix.

C’est une redoutable tentative que nous propose Rachelle Holbein avec ce « Laborintus Vox » publié en novembre 2021 chez EEOYS, « Petite axiomatique des voix et non voix » présentée comme un premier mouvement en annonçant donc, a priori, d’autres. Comme elle nous l’indique dans la note liminaire citée ci-dessus, il s’agit bien de tenter une mathématisation (principalement) et une physicalisation (dans une bien moindre mesure) des phénomènes liés à la voix (et à son absence) par le biais du recours à une axiomatique aussi authentique que possible, mais demeurant néanmoins résolument spéculative, voire joueuse, en maintes occasions. Si beaucoup d’énoncés feraient absolument la joie de tous les membres de l’association des collaborateurs de Nicolas Bourbaki, car les voix (et les non voix) sont ici fougueusement configurées en tant qu’objets mathématiques aussi abstraits qu’il le demeure tolérable, permettant de leur appliquer une algèbre globale et diverses topologies locales – les voix se retrouveront lorsque nécessaire traitées en ensembles, en fonctions, en suites (très souvent) ou en courbes (beaucoup plus rarement) -, il apparaît dès le premier stade attentif de lecture que l’enjeu est sans doute moins ici en réalité celui d’une théorie des ensembles (qui ne saurait d’ailleurs être totalement naïve – au sens mathématique, bien entendu -, celle de Cantor notamment se signalant à son époque justement par son absence de visée axiomatique) que celui d’une poétique secrète – à approcher dans le jeu puissant des substitutions terme à terme. Derrière Bourbaki, l’Oulipo ne rôde jamais très loin.

La cryptique de la voix, ou sa cryptologie, ne peut être considérée dès lors qu’elle n’est plus géo-localisable en ces points, devenue presque insaisissable, non situable en ces mouvements de frontières. Poser la voix est toujours cette suite de parcours et d’articulations pour ne pas échapper en elle au savoir de non voix qui la traverse et la porte, dans son caractère indénombrable et non stationnaire.

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Ne se contentant pas de mettre à jour – et de jouer avec – certains liens entre le langage et les mathématiques formelles (ce que, au-delà du programme d’Erlangen, quelques brefs détours du côté des paradoxes de Richard, de Russell ou de Berry auraient déjà suffi à établir de manière raisonnablement convaincante), les véritables lignes de fuite et de sens de « Laborintus Vox » élaborent une architecture discrète (et néanmoins continue, au paradoxe près) mais extrêmement solide qui permettrait sans doute de rendre compte des poésies se définissant le plus fermement par leurs aspects les plus diaphanes, voire les plus insaisissables : on songera presque certainement à Sandra Moussempès dont le travail mobilise si hardiment la voix confrontée à l’évanescence (associations ô combien flagrantes dans « Cinéma de l’affect » en 2020 ou dans « Cassandre à bout portant » en 2021), à Ryoko Sekiguchi qui, si elle effectue bien un détour matériel par le goût et par l’odorat, organise la plupart de ses approches autour d’une voix et d’un silence qui sont ceux de diverses disparitions (ce dont témoignent notamment, au minimum, « Manger fantôme » en 2012 et « La voix sombre » en 2015), ou même à Suzanne Doppelt dont l’entrechoc entre poésie et sciences réputées « dures » donne lieu aux si saisissants « Vak spectra » (2017), « Rien à cette magie » (2018) ou « Meta donna » (2020).

Les fantômes sont la famille des voix transcendant le sang, la couche fluide qui permet la relation des sphères aux contours de la voix dans la voix, qui s’écartent tout en ne tombant pas dans les feuilles d’une même voix – une non voix ne pouvant s’écarter du membre de la voix, que si elle y lévite, y danse sur le point de brûler intérieurement.

La poésie intrinsèque de certaines expressions mathématiques (comme d’ailleurs celle des langages de programmation, effleurée avec tant de grâce par Hugues Leroy dans son « Sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit », qui mériterait de beaucoup plus amples développements) est certainement centrale ici, mais c’est sur le travail d’englobement possible (car sinon, pourquoi une axiomatisation ?, se demanderait-on, au plan philosophique davantage encore qu’au plan mathématique), englobement qui s’exerce certes par substitution de termes, mais aussi par ruptures et irruptions, comme lorsque surgissent au détour de certains axiomes le statut de la rumeur, le rôle de la rage, ou encore la mise en toxicité.

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Toute voix foudroie de féminin dont l’ordre des voix avait voulu former son milieu de voix ; toute voix peut se prémunir contre la terreur du régime de voix, de vieilleries de sagesse et de strettes de bottes droites.

D’une manière légèrement insidieuse, c’est peut-être sur un terrain très différent, beaucoup plus restreint mais d’une grande richesse métallifère, celui d’un certain usage de la voix au cinéma, que l’on trouverait avec le « Chant-contre-chant » de Pierre Sky / Sébastien Smirou, disséquant le travail de Nanni Moretti pour en extraire certaines valeurs universelles, un chemin étrange pour se rapprocher au sens trigonométrique de Rachelle Holbein. N’utilisant pas du tout les mêmes mécaniques de transmutation, il se dresse dans « Laborintus vox » des équations de champ qui sont autant d’équations du langage, travaillant aux limites et aux asymptotes de la métaphore et du stricto sensu, sublimant le white noise et n’attendant pas de la voix qu’elle soit condamnée au clamans in deserto, supportant la torture et la mise à la question pour défendre, au bout de cet impressionnant périple, la puissance de l’imaginaire inscrite irréductiblement dans le jeu de la voix et de la non voix. Et c’est ainsi que la glose est poétique et la littérature grande.

Toute voix a besoin de sentir la mort de voix dans la voix pour déterminer les contours dans la relation, cette faculté d’examiner les signes de la décomposition des voix. Tout se révèle en s’abîmant. En se donnant comme voix isolée, toute voix devient Sujet dans la relation de voix. Toute voix veut vivre voix dans la voix, la misère de ne pas posséder de droits, la misère de l’entre-temps extatique sans intimation, si ce n’est la genèse dans la relation du baiser fougueux pullulant des arbres dans la courbe du verre.

(…)

La fiction entretenue du récit de toute voix appartient à chacune des voix, alors même que chaque voix ne peut ignorer la fiction qu’elle referme, ou qui la rapporte l’une à l’autre. Les voix sont ainsi les conductrices non pas d’un mythe, mais d’un récit multiscalaire qui est lui-même un rapport au mythe, mobile dans la partition de voix. S’il peut agir dans la suite des voix comme agrégateur, manipulateur, isolateur… il est ce terme de la suite qui permet la relation de la voix dans la voix, sans rompre l’unité d’une fiction de non voix dans la voix.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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