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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Un nommé Schulz » (Ugo Riccarelli)

Une étonnante, poignante et poétique biographie rêvée de l’écrivain et peintre Bruno Schulz, de sa naissance à son assassinat par les Nazis en 1942, aux confins de Pologne et d’Ukraine.

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Je ne tenais pas encore debout quand mon père, un matin après avoir peigné sa barbe sombre, me souleva de terre et me dit seulement « Viens ». Ce fut la première fois que je vis ce monde. Je me rappelle l’odeur de cet homme qui me tenait dans ses bras, ma tête contre sa joue, les poils de sa longue barbe dans laquelle j’essayais de me cacher, je me rappelle les gens qui nous saluaient, je me rappelle une voiture avec un cheval et puis une série d’enseignes colorées. Nous arrivâmes devant quelque chose qui devait être important parce qu’il s’arrêta un moment, recula de deux pas comme pour mieux regarder et, me montrant une vitrine bordée d’un bois couleur cannelle, il dit d’une voix claire et forte : « C’est la boutique ».
Nous entrâmes dans un antre sombre, rempli d’immenses rayonnages allant jusqu’au plafond, un ciel qui me parut vieux et égratigné comme mon plancher. Je vis des comptoirs, et sur les comptoirs des piles de boîtes et des rouleaux de tissu, des coupons de laine colorés qui montaient et descendaient des murs. La lumière était pâle, bien que le soleil entrât par la fenêtre. Mais c’était un soleil anémique, comme si en entrant dans cet endroit, il perdait toute envie de vivre et de briller, et cédait à l’odeur de laine qui prenait à la gorge.
Les vendeurs saluèrent l’hôte imprévu, et se démenèrent pour me montrer l’essence de ce monde ; ils me prenaient la main et la faisaient passer sur les étoffes, ils me faisaient toucher les différents types de tissage, m’expliquant leurs différences, parlaient et citaient des noms inconnus de tissus et de villes. Mais ce qui m’attira le plus, dans tout ce tourbillon nouveau de voix et de choses, ce fut le Livre, le grand livre qui dormait sur le comptoir, plein de signes étranges et de petits morceaux d’étoffe qui y étaient accrochés. Je me fis poser sur le comptoir pour le toucher, je feuilletai avec précaution et attention ces pages immenses, je suivis du doigt les lignes écrites et, pour la première fois, je fis un véritable sourire de satisfaction. Ce fut mon premier désir manifeste, un livre mystérieux sur lequel dessiner la magie des mots. Les gens autour firent des commentaires amusés, adressés à mon père qui, se lissant la barbe satisfait, dit solennel une seule phrase, pour lui-même :
« Mon fils a l’étoffe d’un comptable ! »

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Bruno Schulz (1892-1942), mythique auteur des « Boutiques de cannelle » et du « Sanatorium au croque-mort », a mené une vie brève, d’apparence très simple, fourmillant pourtant d’une riche complexité sous la cendre. En s’emparant de sa biographie en 1998 pour la rêver d’une manière subtilement différente, le deuxième roman d’Ugo Riccarelli (traduit en français en 2000 par Josette Monfort dans la collection « & d’ailleurs » de Denoël) transforme le patient et fébrile professeur de dessin juif des confins de la Pologne et de l’Ukraine, fils de marchand d’étoffes, singulier auteur de nouvelles et d’œuvres graphiques, en personnage à part entière d’un conte poétique, triste et légèrement onirique – dont la fin inexorable, tragique, historique et authentique, au coin d’une rue du ghetto local imposé par les Nazis, s’accompagne de subtiles variations autour de l’amitié, de l’amour, de la famille, de l’acceptation de la fatalité, et d’une conception rare de la vraie vie, dans laquelle l’enfance s’est toujours un peu trop vite en un âge adulte gris mais néanmoins éclatant de possibilités.

À ma façon j’étais heureux. J’avais entre-temps appris à me tenir droit, assis par terre je m’appuyais au mur et regardais en haut. Au milieu des piles de drap apparaissait la tête de mon père, il jouait à cache-cache entre les comptoirs, tout en accomplissant avec sérieux et componction le mystérieux rite de la vente.
En extase, j’admirais les mouvements de son gracieux ballet : ses mains tournoyaient, ses mots s’enroulaient, ses yeux s’écarquillaient ou se fermaient pour accepter ou refuser une proposition de prix. Il montrait les pièces d’étoffe, les déroulait d’un geste vif, les amoncelait autour de lui comme des fleurs gigantesques qui grimpaient jusqu’au plafond. Puis un geste suffisait, un simple nom soufflé entre les dents : Tadeusz ou Lazlo, les vendeurs. Et ceux-ci accouraient pour couper ces tiges, pour calmer cet océan en furie qui faisait chavirer le comptoir, et alors l’horizon s’apaisait et de nouvelles couleurs apparaissaient devant mon père et son client.
Le choix fait, il pouvait conclure la vente, accompagner le client à la sortie avec toutes les cérémonies prévues par le rite.
Puis il rentrait et se recueillait un moment tête baissée, remerciait Dieu pour ce nouveau morceau de pain, et tout de suite après il finissait de ranger, commentant à haute voix avec les vendeurs les astuces de la vente. Ensuite il enregistrait la somme encaissée, la notait en face d’un morceau de l’étoffe vendue et pour finir fermait le Livre avec délicatesse, mais d’un geste définitif.
Ainsi tombait le rideau sur le théâtre du commerce.

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Dans cette atmosphère de Cacanie, chère au Robert Musil de « L’homme sans qualités », que Ugo Riccarelli fait revivre avec une grâce ironique et indéniable au service de l’enfance et de la jeunesse de Bruno Schulz, une galerie de personnages prend vite forme et devient proprement extraordinaire, à mesure et démesure de ce roman d’apprentissage fortement accéléré et de ce grand voyage immobile. De la servante Hanuta à la soeur Hania, du rabbin Kowalski au bossu Emram accompagné de son ours Joseph, de l’inventeur (et fils de banquier) Hoffman à la muse amoureuse et littéraire Josephina, l’univers de Bruno Schulz naît, prend forme et se nourrit de chaque événement ou aussi bien de leur absence.

Dans l’arrière-boutique, les mannequins attendaient en bon ordre, ceux-là mêmes qui dans les désormais lointains jours de l’Ère heureuse avaient tenté de rendre Drohobycz parisienne. Ils avaient attendu des années, maintenant nus, sans tulle ni macramé absurdes pour couvrir leurs corps lisses, glabres, parfaits. Entassés de la sorte, comme une petite armée sur le point de défendre un rêve, ils nous regardèrent comme autant de petits Golem attendant de naître. Même l’esprit positiviste de Hertz fut frappé par ces regards fixes et délicats, et notre proposition initiale de nous en débarrasser dans quelque vieux magasin de brocante fut immédiatement considérée comme un massacre. Objets désarmés, leurs visages détendus ayant pourtant l’air décidé, ils surent me convaincre de les garder, dans les pièces du rez-de-chaussée de la vieille maison, là même où les tours de la magie de Bosco et les rires de mon père m’avaient fait croire, dans des temps maintenant lointains, que les rêves pouvaient avoir un sens.

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Si les personnages, même objectivement anodins d’abord, prennent ainsi si aisément ici une épaisseur mythique, si les rumeurs et les ragots parfois hérités du shtetl – pourtant bien oublié déjà – mutent en ressources appréciées ou en fatalités redoutables, c’est que Ugo Riccarelli joue à la perfection de sa connaissance intime de la biographie « réelle » de Bruno Schulz pour y tisser un réseau de correspondances symboliques, d’échos différés, de prémonitions potentiellement insoutenables, évoquant les savoirs-faire légèrement magiques aussi bien du László Krasznahorkai du « Tango de Satan » que du Claro de « CosmoZ », dans des registres bien entendu différents mais utilisant paradoxalement certains carburants comparables.

Sur le seuil des boutiques les commerçants se mirent à attendre impatiemment les nouveaux clients, les vendeuses se maquillèrent le visage pour attirer le regard de ces hommes en uniforme noir et or, devenus illustres grâce à leurs écussons brodés qui les déclaraient appartenir à la Société impériale du Pétrole. Même mon père se prononça en faveur du Changement et, pour contribuer aux transformations de la ville, il construisit une vitrine. Il recula le comptoir d’un mètre et obtint sous la fenêtre de l’entrée un espace suffisant pour agrandir l’étalage de la marchandise. Ces opérations furent faites sans jamais être proclamées, cachées par la pudeur qui avait envahi tous les habitants enfermés dans la conscience aiguë d’accomplir le sacrilège du Changement. Rien ne fut dit ouvertement : les vendeurs travaillèrent à cet aménagement avec la naturel contrit propre à des funérailles ou à une veillée funèbre.

En un peu plus de 200 pages, Ugo Riccarelli réinvente ainsi pour nous avec un mélange presque parfait de tendresse et de brutalité, à propos du poignant et si intrigant Bruno Schulz, le genre hybride et salutaire de la biographie onirique, de l’histoire personnelle réécrite en tissu de correspondances baudelairiennes, permettant de faire ressortir de manière encore plus acérée le réseau de beautés et d’horreurs dont se nourrissent certaines existences.

À partir de ce jour, j’appris à casser mes rêves en deux : je les laissais suspendus dans le vide des douloureux réveils matinaux, avec l’air lourd de la maison encore enveloppée de deuil. Je violentais mon temps, le contaminais par mes descentes vers le lycée où je me forçais à me présenter dans la blouse de professeur. J’allais devoir enseigner le dessin, expliquer comment on trace les lignes du monde, comment ne pas se perdre en suivant les griffures infinies qui rayent notre existence. J’allais devoir transférer dans les têtes et les mains de ces jeunes Galiciens les personnages de mes crayons et le souffle âpre de mes songes.

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