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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Racket » (Dominique Manotti)

La cession d’Alstom Énergie à GE en 2014 comme une affaire de police et de renseignement. Savoureux et inquiétant.

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En avril 2018, la commission d’enquête parlementaire ayant analysé durant plusieurs mois les cessions, souvent intervenues « à l’emporte-pièce », de Alstom Énergie à General Electric en 2014, d’Alcatel à Nokia en 2015, de STX à Fincantieri en 2017 et de Alstom Transport à Siemens en 2017 également, rendait ses conclusions : peu convaincue notamment par le discours martelé de l’ex-PDG d’Alstom, Patrick Kron, qui continue à vanter la nécessité de la cession urgente de 2014 d’une part, et à nier toute menace ayant pesé personnellement sur lui du fait de l’enquête anti-corruption alors menée par le Department of Justice américain (qui aboutira quelques mois plus tard à presque 800 millions de dollars d’amende pour le groupe français – alors même qu’un ancien cadre dirigeant d’Alstom est toujours emprisonné aux États-Unis depuis 2013), la commission ne relève néanmoins pas de preuves à son encontre, et se contente de dénoncer globalement la faillite des procédures de contrôle existantes à la disposition de l’État en France lorsque des industries « stratégiques » sont concernées par les mouvements du capitalisme mondialisé, de réclamer le renforcement de ces pouvoirs , et de développer ceux de l’Agence Française Anti-corruption afin de lui donner une capacité d’action extra-territoriale plus proche de celle revendiquée par son homologue américaine. Parmi les ouvrages d’enquête s’étant déjà penchés sur cette cession d’entreprise industrielle souvent perçue comme étonnante à plus d’un titre, on notera par exemple  plusieurs chapitres de « L’alternative Arnaud Montebourg » (2016) d’Antonio Rodriguez, ou bien « Alstom, scandale d’État » (2015) de Jean-Michel Quatrepoint.

Carvoux est arrivé très tôt à son bureau, ce matin, comme tous les matins. Il est donc pratiquement seul à l’étage quand il reçoit un appel de Bercy, qui lui signale l’existence et le contenu du rapport de la Direction du Renseignement parisien sur Orstam et Power Energy. Accès de rage, il renverse un vase, brise son portable en le jetant sur la table basse, puis retour progressif au calme. Il appelle Claire Goupillon, la numéro deux de PE-Europe.
– Claire, comment va ?… Je viens d’être informé de l’existence d’un rapport de la Préfecture de police de Paris sur la situation d’Orstam et les manœuvres américaines… Bercy et l’Élysée… Déposé hier… De façon officieuse, bien sûr, et je ne l’ai pas lu… Les mêmes réseaux que les tiens, à peu de choses près… D’après ce qu’on m’en a dit, bien documenté… Pas d’affolement, d’accord, mais c’est le moment de donner un coup d’accélérateur à ta vie mondaine… Le dîner rituel des énarques samedi chez Alain Minc, oui, excellente idée, un bon début… Daniel Albouy y sera ? Parfait… Non, je ne veux pas y aller, je veux éviter tout contact avec les crétins du gouvernement… Bien sûr, tu peux me joindre sur mon portable… Bon travail, Claire, on se tient au courant… Je t’embrasse.

 

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Turbine Arabelle (Alstom Énergie)

Dominique Manotti, comme elle en a le secret au moins depuis « Nos fantastiques années fric » (2001) et « Lorraine Connection » (2006), a choisi, pour cette affaire sans doute extrêmement emblématique des guerres économiques et des connivences qui font rage entre intérêts privés, états et personnes, sous couvert de lois du marché et de liberté des affaires, un traitement au plus près de l’enquête policière de terrain, approchant à nouveau le Grand Jeu par le biais des coïncidences troublantes et des pelotes de faits à dénouer (le plus rapidement possible) par une équipe réduite d’enquêtrices et d’enquêteurs des Renseignements de la Préfecture de Police de Paris, dans un contexte où DCRI comme DGSE, censées s’intéresser à la « protection des entreprises françaises », sont en pratique entièrement mobilisées par l’anti-terrorisme et se sentent en réalité peu concernées par des « affaires » en apparence si éloignées de leurs terrains de prédilection, policier et militaire. Cette enquête d’abord anodine, avant qu’elle ne se mue en potentielle affaire d’État, ou en enterrement de première classe sous le poids des combinaisons plus ou moins occultes qui sont beaucoup plus monnaie courante qu’on ne le croit généralement (et sans aucun besoin de « complotisme », assurément), superbement documentée comme il est de coutume avec l’autrice, permettra aussi aux fidèles de retrouver avec joie une magnifique enquêtrice, Noria Ghozali, que l’on avait tant aimée dans « Bien connu des services de police » (2010), ici au bord de grandes transformations personnelles, et un impérial Théodore Daquin, retraité de la police et désormais professeur à Sciences-Po (en… ingérence et contre-ingérence économique), toujours aussi pénétrant qu’à ses débuts littéraires dans « Sombre sentier » (1995) et historiques dans « Or noir » (2015).

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En quittant le bureau du ministre, Albouy, qui connaît bien Carvoux, comme celui-ci l’a dit au ministre, a compris que l’échéance était imminente, il est temps de rédiger son manifeste ultralibéral. Il s’y met en rentrant chez lui parce qu’il se sent en forme ce soir-là. Il est un pur produit de l’ENA, ce que l’on fait de mieux dans l’élite française, dit-on. Donc il pense clair et ordonné. Certes, la science économique n’est pas son point fort, mais il n’entend pas se compliquer l’existence. Quelques idées bien rodées depuis la fin du XVIIIe siècle feront l’affaire. Et la première d’entre elles, inusable : libre circulation des capitaux et des marchandises.

L’un des tous premiers volumes de la collection Equinox développée par Aurélien Masson aux éditions Les Arènes, ce « Racket », douzième roman de l’autrice, publié en mars 2018 (quelques semaines avant la publication des conclusions de l’enquête parlementaire sus-nommée), démontre avec grand brio que Dominique Manotti est plus que jamais aux avant-postes lorsqu’il s’agit de parcourir en puissance et en malice les méandres toujours vivaces des intérêts privés déchaînés, tout habillés de bien-être général et de ruissellement putatif. Et c’est ainsi que le polar et le noir (y compris sous la forme presque ludique de romans « à clefs » relativement aisées à déchiffrer), à ce niveau d’exécution qualitative, poursuivent leur travail en profondeur de monter à la surface les choses qui hantent de leur non-dit (ou si peu dit) les eaux souterraines du capitalisme triomphant.

Quand le ministre prend connaissance de la dépêche Bloomberg, le 11 septembre vers 8 heures du matin, sa première réaction est de ne pas y croire. C’est un canular, une fausse nouvelle. Quand son entourage la lui confirme, il se sent d’abord personnellement blessé, ridiculisé. Il enrage. Un géant de l’industrie française, qui joue un rôle clé dans la filière Énergie, tant dans le nucléaire que dans les énergies renouvelables, le cœur de l’économie du XXIe siècle, racheté par les Américains sous son nez, sans qu’il ait compris ce qui était en train de se passer… Ministre du Redressement productif… Une toute petite voix lui murmure : « Les signaux d’alarme existaient, nombreux », et sa rage monte encore d’un cran… Il mesure enfin l’ampleur de la catastrophe. Désastre national, désastre politique, désastre personnel. La colère ministérielle ravage tout l’étage.

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