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Je me souviens

Je me souviens de : « La frontière » (Patrick Bard)

L’excellent roman du photojournaliste français qui fut le premier à se pencher réellement sur les meurtres et disparitions de femmes à Ciudad Juárez.

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Frontière américano-mexicaine.
7 septembre 1996. Ciudad Juárez, État de Chihuahua, Mexique.
En comptant aujourd’hui, ça faisait dix jours.
Dolores Guevara s’appuya au lavabo crasseux, le regard perdu dans le labyrinthe des fêlures de la céramique.
Là où aurait dû se trouver un miroir, deux carreaux de faïence manquaient.
Elle s’était abîmée dans la contemplation du plâtre boursouflé que l’humidité décollait du mur. Une quinzaine de femmes vêtues comme elle de blouses roses s’entassait à grand-peine dans le local exigu, devant une porte close. À intervalles réguliers, la porte s’ouvrait, une des femmes sortait, sac à main sous le bras, tandis qu’une autre allait s’enfermer à son tour dans les toilettes séparées par des cloisons à mi-hauteur.
Les visages aux pommettes hautes étaient indéchiffrables.
La lumière verticale, artificielle, accrochait des reflets d’or sur les peaux olivâtres couvertes d’une fine pellicule de sueur.
L’une des femmes se tourna vers Dolores.
– Toujours rien ? elle chuchota.
– Non. Tu me l’as apporté ?
L’autre balaya la pièce d’un bref mouvement circulaire de la tête et glissa discrètement un sachet de plastique dans la poche extérieure de la blouse de Dolores.
Après que chacune d’elles eut séjourné dans le réduit malodorant, elles quittèrent ensemble la pièce pour emprunter un couloir aux murs fraîchement repeints de jaune.
Les semelles de leurs chaussures de sport crissaient sur le revêtement plastifié gris posé sur le sol de béton. Elles débouchèrent dans une salle d’attente meublée d’une vingtaine de chaises pliantes en contreplaqué et prirent place en silence, fixant une porte entrouverte.
Ici, pas de table basse, ni de revues usées à force d’avoir été feuilletées.
Nulle conversation à voix basse. Rien d’autre que le bourdonnement d’un tube de néon défaillant, une rumeur lointaine de machines.
Une voix féminine aboya un nom.
Une des blouses se leva, franchit la porte, la referma derrière elle, puis ressortit presque aussitôt pour quitter la salle d’attente et disparaître par le couloir.
Elles n’étaient plus que trois lorsque la voix l’appela.
Dolores Guevara jeta un regard de noyée à sa voisine de gauche et pénétra dans le bureau.
Une table, un ordinateur, un téléphone, une lampe à abat-jour.
Ni fenêtre, ni siège pour s’asseoir devant la table.
La surveillante, vêtue d’une blouse et d’un bonnet de coton blancs, l’attendait en pianotant sur le clavier. Les informations apparues à l’écran se reflétaient dans les verres épais de ses lunettes. Elle recula le fauteuil à roulettes d’un geste sec du pied.
– Alors, tu les a eues, cette fois ?
– Oui, madame, répondit Dolores en tendant le sachet de plastique transparent qu’elle venait d’extraire de sa poche.
La surveillante ganta ses mains de latex pour examiner la chose à la lueur de la lampe. Dolores remit en place une mèche de courts cheveux noirs qui lui chatouillait la nuque. Les ailes de son nez légèrement épaté frémirent lorsque l’autre releva la tête.
– Tu te fous de moi ?
– Non, madame, je vous jure que…
– Il est sec, ce sang, coagulé depuis trois heures au moins.
Elle brandissait le tampon périodique ensanglanté prisonnier de la poche.
– Baisse ta culotte !
Le visage de Dolores se ferma.
– Si je refuse ?
La surveillante montra la porte du menton.

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C’est en 2002 que je pris de plein fouet, à sa sortie au Seuil, le choc du premier roman du photojournaliste Patrick Bard. Un an avant la publication posthume du monumental « 2666 » de Roberto Bolaño (et cinq ans avant la parution de sa traduction française), exploitant le fruit de cinq ans de recherches documentaires et d’investigations journalistiques à la frontière américano-mexicaine (qui seront rassemblées la même année dans un ouvrage à part, avec 176 photographies, intitulé « El Norte »), un écrivain se plongeait en profondeur dans les mystérieuses disparitions massives de femmes à Ciudad Juárez, et en explorait sans relâche certaines des explications possibles – et notamment dans le rôle potentiellement décisif de l’économie des maquiladoras, ces impitoyables implantations d’usines à capitaux américains, européens et asiatiques destinées à fabriquer pour le marché des États-Unis en profitant des bas salaires mexicains.

La ville s’était transformée. Le gros bourg qui regardait les États-Unis en chien de faïence par-delà le Rio Bravo, dont il n’avait jamais compris pourquoi il s’appelait Rio Grande sur la berge américaine, était monté en graine.
Ciudad Juárez avait envahi la plaine d’inondation, la ville avait étendu ses tentacules sur des hectares de désert, les bidonvilles s’accrochaient aux montagnes, face aux buildings étincelants d’El Paso, Texas. Un nuage de pollution jaune sala barrait la vue au-delà, vers les montagnes de la Sierra Blanca.
Il avait loué une Volkswagen Sedan à l’aéroport, une de ces coccinelles qu’on fabriquait encore au Mexique, et le type de l’agence de location lui avait ébauché sommairement un plan pour qu’il puisse rejoindre le motel La Vela, sur le paseo Triunfo de la República où le journal lui avait réservé une chambre.
Déstabilisé par la conduite acrobatique et klaxonnante des automobilistes autochtones, il s’était vite égaré. Il avait traversé des parcs industriels, des banlieues faites de colonias, de quartiers misérables, avant d’aboutir à la Zona Rosa, un îlot flambant neuf d’hôtels luxueux, de restaurants chics où se trouvait son motel. Face à La Vela, l’enseigne triomphante d’un McDonald’s voisinait avec les néons tapageurs d’un discothèque et d’un complexe commercial.

Roman rusé, empathique et terriblement fascinant, « La frontière » (que l’on lira avec grand intérêt en le croisant peut-être avec, justement, « Le roman de Bolaño » d’Éric Bonnargent et Gilles Marchand) était une fort impressionnante première œuvre de fiction, qui fut suivie notamment, quelques années plus tard, de l’excellent « L’attrapeur d’ombres », dont je vous parlerai peut-être aussi prochainement.

Les règles du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog sont ici.

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Photo ® Marc Gantier / Gamma

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À propos de charybde2

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