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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Anthropologie » (Éric Chauvier)

Anthropologie sauvage et quête de soi dans les méandres de l’imagination et de la projection

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Publié en 2006 chez Allia, le troisième ouvrage du docteur en anthropologie Éric Chauvier (dont la lecture m’était depuis un certain temps chaleureusement recommandée par ma collègue et amie Charybde 7) semble emblématique d’une démarche bien particulière de construction de la fiction, s’appuyant sur le puissant soubassement d’une ethnologie de terrain (en l’espèce, une enquête spontanée portant sur le contexte d’une jeune mendiante à un rond-point de la banlieue bordelaise) pour mener à bien une somptueuse dérive, dont la tentation du complot imaginaire, interne ou externe, est loin d’être absente, en bel écho anticipé au vital « Énigmes et complots – Une enquête à propos d’enquêtes » (2012) de Luc Boltanski.

J’ignore si elle est encore en vie. J’ignore comment elle a disparu. N’ayant pas trouvé de données tangibles à son sujet, pas de registres, pas d’archives, pas même de sources orales dignes de foi, je n’ai abouti qu’à des suppositions. Je n’ai pas trouvé de causes physiques à sa disparition, tel un réseau mafieux venu de l’Est, l’un de ceux qui ont occupé un temps les médias de ce pays. J’ai d’abord pensé que ceux qui la croisaient au quotidien étaient responsables : ceux qui ne la voyaient pas, ceux qui en parlaient sans la voir, ceux qui la voyaient sans en parler. Mais cette piste était inconséquente, parce qu’elle recouvrait une hypothèse que j’ai mis du temps à reconnaître et à accepter : la disparition de cette fille a été le fait de circonstances sur lesquelles j’ai pesé d’une façon regrettable. Celles-ci, une fois avouées, m’ont obligé à ne plus la chercher, mais à trouver les façons de la faire « réapparaître », si bien que finalement l’objet de l’enquête s’est confondu avec l’enquête elle-même.

Dès les premières phrases de l’ouvrage, la visée programmatique est explicite, extrayant un maximum de sens personnel et collectif de l’anodin et de l’invisible d’un phénomène qui demeure profondément et tristement humain derrière son aura blafarde de géographie urbaine contemporaine, à travers cette mendiante au feu rouge bien spécifique et pourtant si banale – et annonçant aussi d’emblée l’échec et la dérive pourtant éventuellement curieusement productive de l’entreprise. Convoquant d’abord, dans une ambiance qui peut évoquer la légère irréalité (pourtant paradoxalement presque strictement documentaire) de « La borne SOS 77 » (2009) d’Arno Bertina et Ludovic Michaux, divers témoins, familiers de l’auteur ou plus occasionnels, Éric Chauvier nous rappelle avec finesse que l’anthropologie est une fort rusée science de l’observation, qui suppose pour réussir de maîtriser (ou au moins d’œuvrer à maîtriser) les distances et les présupposés, et que cet art scientifique n’a rien de naturel, et présente au contraire bien des vulnérabilités dès que vicissitudes et subjectivités, galopantes ou non, viennent s’interposer entre l’objet d’étude et l’observateur.

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Photo ® MaxPPP

Mais une contradiction s’impose à tout observateur un tant soit peu sceptique, autant dire doté d’une disposition à douter des procédés que la communication humaine donne pour évidents. Si n’importe quel interlocuteur de George peut imaginer les échantillons de référence – une population de mendiantes et une population d’observateurs de mendiantes, ceux-ci ne préexistent pas réellement à l’assertion. George ne se justifie pas de cela, et sans doute ne le peut-il pas. Il ne peut pas citer de sources fiables validant ces échantillons. Il n’a pas non plus pris le soin de constituer lui-même ces échantillons. En fait, George n’a pas besoin de fournir autant d’efforts puisqu’il peut présupposer son échantillon en adoptant l’intonation commune qui sied à l’établissement d’un principe prévisionnel. C’est le ton neutre de la prévision météorologique (le temps qu’il fera), économique (la croissance que l’on aura), zoologique (la description du parcours qu’empruntera le rat dans le labyrinthe). Celui-ci est sociologique : le corps que X vendra demain. L’effet de science de ce discours repose sur son principe d’économie intonative et, notamment, sur la blancheur du phrasé : ici, ce n’est pas X en particulier qui vendra son corps, mais bien une population que je suis censé référer à X, une population qui s’adonne sans doute à la prostitution. À peine entend-on un soupir en début de phrase, mais il s’agit moins d’une hésitation que d’une reprise de souffle destinée à introduire au mieux la sentence à venir. Voilà ce présent universel qui s’impose au sujet de X, susceptible de déterminer des profils similaires dans l’espace et dans le temps. Dans cette mesure, George ne peut introduire d’alternative à la prostitution programmée de X. Mendier à un carrefour doit immanquablement, pour X, mais surtout pour la typologie que représente X, mener à cet autre commerce, celui du corps. Il n’y a pas d’autre issue.

C’est seulement lorsque le carrefour, le lieu d’observation anthropologique lui-même, devient muet, que l’enquête change de nature, et se fait pratiquement policière – en essayant au maximum d’en évacuer les codes automatisés, pour basculer dans un espace incertain où le narrateur anthropologue est progressivement saisi de vertige entre incommunicabilités authentiques, indifférences aveugles, réelles ou affectées, embarras ou froideur des missions associatives ou administratives, et spectres mythomaniaques qui hantent les consciences, sans qu’il soit réellement décidable d’assigner un degré de véracité ou de vraisemblance supérieur aux unes ou aux autres. C’est en mettant ainsi en scène le doute raisonnable qui étreint l’enquêteur / observateur ayant succombé insidieusement à la participation qu’Éric Chauvier réussit bien un roman anthropologique absolu, et démontre en 125 pages qu’un coin de rond-point de banlieue et les terrains vagues attenants sont aussi riches de mystères humains et de tragédies contemporaines que les îles de Marcel Mauss et de Claude Lévi-Strauss, ou que le bocage ensorcelé de Jeanne Favret-Saada.

C’est admettre une traçabilité stratégique des êtres, produite non plus pour les contrôler, mais établie en fonction des situations économiques de chacun, et perçue comme un avantage social considérable par ceux qui ont à se battre pour l’obtenir ou pour la conserver. La trace identificatrice (écrite, numéraire ou numérique) légitime l’espace d’existence de chaque individu selon des critères divers, tels le crédit à la consommation, la participation à la vie locale, l’abonnement au téléphone, le lien officiel avec des parents ou des amis, etc. Par opposition, la véritable misère est sans trace : peu à peu l’être est non seulement déchu de ses droits mais aussi privé de traces relatives à son existence quotidienne, comme si, du point de vue du pouvoir d’État, ne pas écrire la misère revenait à ne pas la reconnaître, à ne pas la faire exister.

Toujours aussi joliment recommandés par ma collègue et amie Charybde 7, « Contre Télérama » (2011) et « Somaland » (2012), du même auteur, viennent donc de faire un bond significatif vers le haut de ma montagne personnelle à lire.

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À propos de charybde2

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