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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Suréquipée » (Grégoire Courtois)

Animal, smart car, conscience de soi et libidos humaines variées, pour un superbe conte science-fictif presque contemporain.

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Christine dit : Mais ce n’est pas dangereux ? Ce n’est pas méchant ?
Antoine dit : Voyons, Christine, ce n’est pas un chien. Il n’y a rien de plus sûr que ces voitures-là. Le concessionnaire m’a tout expliqué et il m’a aussi donné un code d’accès au manuel vidéo. Il existe plein de films pédagogiques pour nous aider à nous en servir. Tu verrais toutes les options. J’étais complètement perdu. Pour l’instant, c’est la seule race disponible, mais elle est déjà suréquipée. je peux te dire qu’Olivier fera une drôle de tête quand il verra la BlackJag. Il vient de dépenser une fortune sur un nouveau 4 x 4 d’une banalité à pleurer.

Ce texte de 2015 de Grégoire Courtois, d’abord publié aux excellentes éditions canadiennes Le Quartanier, avant d’être réédité en poche en 2017 chez Folio SF, constitue un exemple saisissant de ce que la science-fiction (qu’elle se réclame « directement » du genre ou non, ainsi que l’illustre cette double vie en littérature « générale » et en collection « spécialisée » – et cela n’est par ailleurs pas si important que l’on veut souvent le faire croire « de part et d’autre ») peut faire lorsqu’elle s’empare avec talent et avec ruse d’un motif fantastique moderne déjà fort rodé pour en extraire une approche directement en prise  avec la société économique, industrielle et politique – et les fantasmes de consommation et de pouvoir qui l’habitent si profondément.

D’ici un petit siècle, voulant réaliser une percée concurrentielle décisive auprès des consommateurs toujours plus exigeants, un grand constructeur d’automobiles est parvenu à mettre au point, à grands coups patients d’ingénierie génétique avancée et de marketing pointu du comportement du consommateur, une voiture animale, assemblant avec ingéniosité et roublardise des éléments venus initialement de félins, d’aigles, de hiboux, de baleines,… et même de quelques cellules humaines triées sur le volet.

La virtuosité narrative réelle de Grégoire Courtois consiste à placer sous le feu de son projecteur ce qui arrive à une famille ordinaire confrontée à cette merveille de technologie, de sécurité et d’ego projeté vis-à-vis des autres, en construisant le récit entièrement du point de vue de la BlackJag, témoin capital dans une affaire inconnue de nous, mais qu’il s’agit bien d’élucider ici – ce qui lui permet à la fois de crédibiliser et de rendre attractives, et surprenantes, des scènes d’exposition qui auraient pu sinon se révéler un rien fastidieuses, et de mettre en scène non pas tant la libido des heureux propriétaires (même si elle jouera bien entendu son rôle) que les fantasmes secrets des dominants techno-économiques ici à l’œuvre – s’inscrivant ainsi de plain-pied, et avec bonheur, dans la tradition qu’illustrait en 1920 (et déjà à propos de génie industriel) le « R.U.R. » de Karel Čapek.

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Fransen dit : Approchez-vous, nous allons commencer. Vous pouvez voir que, sur l’écran, la transcription apparaît d’abord sous forme écrite. Puis c’est un simple synthétiseur vocal qui rend le rapport audible.
Voix non identifiée 1 dit : Le rapport ? Vous voulez dire ses souvenirs ? Ses pensées ?
Fransen dit : Le bureau éthique vous interdirait probablement d’appeler ça des pensées. Ils parleraient de données ou de « flux informationnel », mais oui, dans les faits, c’est très proche. La seule chose qui distingue sa pensée de la vôtre, c’est qu’elle est incapable de formuler seule un langage. C’est là que Jane intervient. Jane est la plus avancée de nos consoles d’interprétation à ce jour. C’est de loin la plus créative. Une fois qu’on a branché les électrodes, Jane recueille les données brutes. Puis elle les interprète et enfin les passe par le filtre du langage. Grammaire, vocabulaire, énonciation. Si nous pouvons entendre penser ce modèle, si nous pouvons lire ses souvenirs, c’est uniquement grâce à Jane. Elle seule n’arriverait pas à les formuler. Les enregistrer oui, mais pas les formuler. Cette limitation est inscrite dans ses gènes sur demande du bureau éthique. Inversement, Jane ne peut rien produire ex nihilo. Son rôle se limite à l’interprétariat. (…)
Voix non identifiée 1 dit : Qu’elles puissent ou non les formuler, il n’empêche qu’elles ont des pensées. Alors elles pensent, non ?
Fransen dit : Peut-on penser sans langage ? C’est une question dont je laisse débattre les philosophes. Nous sommes des scientifiques. Imaginez plutôt ces enregistrements comme les boîtes noires dans les anciens avions mécaniques. C’est d’ailleurs exactement comme ça que nous nous en servons. Nous les étudions après les accidents. Ce sont des outils de travail qui nous permettent de détecter les anomalies et d’amenuiser les risques sur les modèles suivants. Et surtout ne vous laissez pas abuser par la prose légèrement lyrique de Jane. C’est un outil très efficace pour la fidélité de ses transcriptions pas pour la concision. Elle est, comment dire, volubile.

On ne peut bien entendu voir apparaître dans le même texte une voiture consciente (même si la nature exacte de cette conscience constitue justement l’un des enjeux du récit) et le prénom de « Christine » sans évoquer Stephen King et John Carpenter : ludique et sérieux à la fois, mais ne prenant à aucun moment la lectrice ou le lecteur en traître, Grégoire Courtois a su très habilement déjouer les attentes, manier les contre-emplois et les retournements avec brio – pour nous offrir une fiction qui traite, en 150 pages (dans l’édition Le Quartanier), au moins autant de langage et d’interprétation des signes, d’autonomie de pensée et de traduction – le choix d’un autre prénom, celui de « Jane », cher à l’Orson Scott Card de la quadrilogie « Ender », semble difficilement pouvoir relever du hasard, et l’auteur a disséminé à des moments stratégiques suffisamment d’indices linguistiques ou syntaxiques pour attiser notre curiosité -, que de désir sexuel et d’appétit financiaro-industriel – et qui donne férocement envie de découvrir ses autres réalisations.

Fransen s’approche de Jane. Quand elle accède à mes données mémorielles, je ne me rends compte de rien. Je ne sais pas ce qu’elle cherche. Je découvre en même temps que les humains les enregistrements choisis, et la manière dont Jane les interprète. Tout est là, dans les plis sinueux de mon système mémoriel, le récit complet des faits incompréhensibles qui se sont produits. Tout ce que je n’ai pas compris. Du début à la fin. Peut-être que, grâce à Jane, les choses seront plus claires. Peut-être que les mots braqueront su le mystère un éclairage salutaire. Les bons mots. Moi, je n’y peux plus rien. Mais Jane. Que Jane trouve les bons mots.

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