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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Vurt » (Jeff Noon)

À 100 à l’heure dans les espaces virtuels hantés d’une Manchester agonisante.

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RELECTURE (LECTURE INITIALE EN VERSION ORIGINALE ANGLAISE)

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Vurt, c’est un rêve et un cauchemar partagés. Celui d’univers virtuels enchâssés et interactifs, fruits de l’imagination plus ou moins développée, perverse ou bienveillante, de leurs concepteurs, chimistes, neurologues, cogniticiens, artistes et trafiquants à l’origine – peut-être – de ces plumes colorées qu’il faut s’enfoncer profondément dans la gorge et sucer pour accéder à la magie psychédélique et éventuellement vicieuse. Celui d’une bande d’accros se ruant à 100 à l’heure (au moins), dans leur van brinquebalant et néanmoins augmenté à la poursuite de leurs propres chimères, excès pour l’excès, hantises à surmonter ou non, compagnons de route perdus jadis dans ces limbes chimico-électroniques dont la nature même, au fond, pose question – même s’il est de bon goût ici de prendre sans trop s’interroger. Celui des couleurs piégeuses de ces espaces fort difficiles à distinguer de la réalité, une fois que l’on s’y est immergé : bleues, quasiment familiales, celles du divertissement normé, roses, celles de l’érotisme et de la pornographie industrielles, noires, celles de chemins à l’intérieur des chemins, jaunes, celles des trappes et des révélations, des risques et des retours. Celui d’un expert, blogueur dévastateur et suprême, guide et initiateur dans les broussailles virtuelles où rôdent souvent les serpents-rêves à la morsure au minimum gravement traumatisante, Maître Chat de l’irréel, énigmatique sage du Cheshire aux contours évanescents. Celui de policiers infatigables, traquant crimes réels ou délits imaginaires, et prêts à défourailler rapidement leurs armes aux balles fort particulières.

Beetle pied au plancher à travers Princess Road et dans la brume de Rusholme. Les flics suivaient mais ils se heurtaient à trois facteurs mortels : Beetle connaissait ces rues comme sa poche, toutes les pièces mobiles du moteur dégoulinaient de Vaz, Beetle était accro à la vitesse. Nous tînmes bon tandis qu’il virait de gauche et de droite dans un ballet d’enfer. C’était un sacré boulot de s’accrocher, mais on s’en foutait. « Vas-y, Bee ! », criait Mandy, aux anges. Des rangées de maisons à l’ancienne défilaient, de chaque côté de nous. Sur un des murs quelqu’un avait griffonné les mots : Das Überdog. Et en dessous : pur = pauvre. Même moi je ne savais pas où nous étions. C’est ça, le Beetle, si vous voulez savoir. La connaissance absolue, nourrie de Speed et de Vaz. À présent, il nous conduisait dans une ruelle, écorchant la peinture des deux côtés de la Speedmobile. Pas de problème. Le van pouvait le supporter. Un coup d’œil rapide par les fenêtres arrière ; et voilà les flics qui passent, filant à toute vitesse vers un foutu nulle part. Adieu, connards ! Nous sortons de la ruelle et nous y sommes : Moss Lane East. Beetle prit de nouveau à droite, vers la maison.
« Ralentis un peu, Bee, dis-je.
– Rien à foutre de la lenteur ! », répondit-il, brûlant les mots sous ses roues. « On est comme des œufs, là-derrière, Beetle », dit Mandy. Et le gars ralentit, un peu. Nous y voilà ; il y a des choses capables de ralentir le Beetle ; la perspective d’une nouvelle conquête, par exemple. Bridget avait dû avoir la même pensée ; elle foudroyait la nouvelle du regard, de la fumée lui sortait de la peau, tandis qu’elle faisait de son mieux pour se brancher dans la tête du Beetle. J’imagine qu’elle n’allait pas bien loin.

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Jeff Noon a trente-six ans en 1993 lorsque son « Vurt » surgit brutalement au creux malin des littératures de l’imaginaire. Une première traduction française sort en 1998 chez Flammarion, par Michèle Albaret, mais c’est la traduction de Marc Voline, en 2006 à La Volte qui fait désormais – ô combien – foi, après que l’éditeur se soit lancé dans l’intégrale de l’œuvre de ce Britannique nourri en profondeur à la violence cyberpunk et aux emboîtements poétiques et joueurs de Lewis Carroll, qu’il parvient miraculeusement à fusionner dans une Manchester glauque et enfumée respirant péniblement, en phase avec les énormes riffs de basse échappés de l’Hacienda, une Manchester à la fois très reconnaissable et hideusement masquée dans laquelle des vies s’échafaudent et s’effondrent en moins d’un mois, dans des tempos perpétuellement en accélération.

ATTENTION ! VOUS ÊTES ACTUELLEMENT DANS UN MÉTAVURT, NIVEAU DEUX. C’EST EXTRÊMEMENT IMPRUDENT. VEUILLEZ QUITTER LES LIEUX IMMÉDIATEMENT. MERCI. CECI EST UN AVERTISSEMENT DE LA SANTÉ PUBLIQUE.

« Vurt » est un cri, une insulte jetée gaillardement et ironiquement à la face des destins déliquescents. Chaotique, son univers se dépliera et se rationalisera progressivement, sans rien perdre de sa complexité rageuse et de ses miroirs aux tains féroces, dans ses suites et ses préquelles, « Pollen » en 1995, « Alice Automate » en 1996 ou encore « NymphoRmation » en 1997, mais ce sont déjà d’autres histoires connectées, dont il faudra vous parler prochainement. « Vurt » se dévore pied au plancher, en laissant au cortex partiellement déconnecté le soin de recréer, plus tard, les liens logiques dont l’absence n’a ici rien de cruel, laissant vibrer la lectrice ou le lecteur avec la pulsation intense du beat techno et de l’acid house, résidus industriels décisifs de ces allées trash dont les issues doivent être réinventées en permanence.

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La sélection tranquille de la semaine, mes chatons. Statut : bleu et légal.
THERMO FISH. Vous êtes allé nager dans les Mers de Bitume. Mais vous voilà de retour et vous vous sentez un peu barbouillé. Car les Thermopoisons du bitume ont envahi votre système. Votre circuit sanguin leur est une rivière familière. Ils adorent ces passages. Vous sentez la chaleur en vous, la chaleur mordante. Une seule chose à faire : vous acheter quelques nano-hameçons, un stock d’asticots bitumeux, et aller pêcher une semaine. Vous savez que Maître Chat ne ment pas.
HONEY SUCKERS. Les Suceuses de Miel vont vous choper. Elles vous veulent pour dîner. Six pattes, quatre ailes, deux antennes et un aiguillon démoniaque. Elles vont couvrir votre corps de piqûres et vous transformer en essaim. Seul le jus de quork peut vous sauver. Il réduit les mielleuses en bouillie. Vous avez intérêt à en trouver, et vite car ces bestioles arrivent. Problème : les quorks vivent sur la planète Cliquetis. Écoutez votre chat préféré et pulvérisez ces suceuses !

Mêlant les insinuations cybernétiques déjantées de William Gibson, de Bruce Sterling ou de Walter Jon Williams à leur meilleur, les mixant acidement aux envolées trash d’un Irvine Welsh ou d’un John King, Jeff Noon échafaude en moins de 350 pages particulièrement redoutables un univers entier, bien personnel et barbelé en diable, dans lequel une chimie carrollienne de l’information codée prend place inexorablement, laissant lectrices et lecteurs pantelants, voire légèrement sanguinolents – et définitivement ravis.

Le roman a obtenu le prix Arthur C. Clarke en 1994. Ses références foisonnantes font encore aujourd’hui la joie des études universitaires, tout en ne pénalisant aucunement la lectrice ou le lecteur souhaitant se jeter sans plus de façons dans ce flot torride. Une adaptation en bande dessinée métallique et hurlante a été réalisée en 2002 par Lee O’Connor, deux ans après l’adaptation théâtrale de Liam Steel à Manchester.

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À propos de charybde2

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  1. Pingback: Les lectures les plus marquantes de Charybde 2 en 2016. | Charybde 27 : le Blog - 10 janvier 2017

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