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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le lieu et le moment » (Laurent Jenny)

Lumineuses épiphanies de la mémoire.

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Dans ce récit paru en 2015 aux éditions Verdier, Laurent Jenny capture des souvenirs, images et sensations, émotions esthétiques qui se réveillent et illuminent sa mémoire, comme des lumières fugaces ou permanentes. Images sans suite, ces souvenirs se dévoilent par strates chronologiques, de l’enfance à la découverte de la littérature, du point de passage de l’histoire de mai 68 aux errances et voyages ultérieurs autour du monde, sur tous les continents.

Ses souvenirs d’enfance semblent surgis d’un outre-monde, images de grands-parents déjà figés dans le passé, d’un grand-père maternel lyonnais, rentier tout droit sorti du dix-neuvième siècle, de l’appartement parisien des grands-parents paternels, d’où l’on apercevait depuis l’entrée, «une cage d’ascenseur effondrée depuis la guerre, qui laisse imaginer un terrible cataclysme comme refroidi et figé pour toujours». Fascination précoce pour les mots et les images, les fantasmes et petits événements de l’enfance ressemblent à des flashs, mémorisés par un enfant aux yeux grands ouverts.

«Des images nettes et cruelles s’associent au nom Saint-Jean-Pied de Port : je regarde couler dans une assiette le sang sombre et épais d’une poule égorgée, j’entends les cris d’un cochon qu’on égorge, je vois un taureau écumant et furieux dans un pré.

On m’apprend à gober un œuf. Les grands capturent des lézards et les attachent par la queue (les lézards s’enfuient en abandonnant un bouquet de queues). Ils s’exercent à boire du vin à la régalade dans des gourdes de cuir et m’en font goûter. Ils ont trouvé un âne qui devient notre monture dans le pré.

Images dépourvues de pensées, stupéfiantes et répulsives, mais littérales comme les nuages du ciel, les fourmis dans l’herbe et toute l’étrangeté du monde qui s’impose avec une redoutable et tacite évidence dans cette campagne du Sud-Ouest où nous passons nos vacances. Par en-dessous, quelque chose d’obscur et familial se trame : ma sœur se gratte le front, il lui poussera une corne si elle continue, une bestialité menaçante nous traque et pourrait ressurgir au plus profond de nous.»

La lecture et les mots apparaissent très tôt comme le fil conducteur de cette vie, «ce pays idéal vers lequel je m’achemine, qui me grandit, moi si petit». À peine refermé le chapitre de l’enfance que s’ouvre celui de la littérature, et déjà se profile ce rêve, poursuivi avec une acuité extrême, d’une fusion du réel et du regard dans l’écriture.

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Jack Kerouac en 1959 ® John Cohen/Getty Images

«Je rêve d’une page de vélin lumineux où viendraient s’inscrire directement la pulpe mentale de mes mots, et la vie elle-même (quelque chose comme l’unique rouleau de papier sur lequel Jack Kerouac a dactylographié en continu On the road mais sous une forme immatérielle et brillante). Parfois j’y parviens la vie devient livre. Il suffit qu’une nuit, sous le métro aérien, une femme à la robe cerise surgisse de derrière un pilier avec un chat presque sauvage qui crache dans ses bras : et je rentre l’écrire. La puissance de cette conversion verbale me sidère, et, par périodes, transfigure ma vie.»

Il découvre très tôt que le roman ne sera pas sa voie en littérature, lui qui «n’admire rien tant que les bifurcations, aiguillages, blancs et lignes de points qui aèrent  leurs pages et brisent la ligne des histoires», description esthétique autant que littéraire du texte, et reflet de cette étonnante mémoire qui avance par images et par sauts, dont Christophe Manon déployait des images étincelantes dans «Extrêmes et lumineux».

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Mai 68, rue Gay-Lussac ® Chris Marker

L’évocation du moment de suspension du temps historique et de rêve légèrement incrédule de mai 1968, point de basculement entre deux mondes, compose un chapitre particulièrement éblouissant du livre.

«Montant à cru un cheval de ferme arraché aux abattoirs de Puteaux ou de Nanterre, dans un geste d’aventure et de libération, de canular et de défi (j’imaginais leur périple de ballasts en terrains vagues, d’autoroutes en jardins ouvriers), ce couple de jeunes gens à cheveux longs remue lentement le drapeau rouge et noir de l’anarchisme. Statue équestre lourdement animée, elle avance en triomphe dans le grand hall de l’université, escortée d’une clameur sourde à chaque lâcher de crottin, le long des amphithéâtres rebaptisés Louise Michel ou Rosa Luxemburg, semblant tirer un charroi d’images et de révoltes archaïques – le même que nous trimbalons sans nous en rendre compte en cet âge d’épanouissement de la société de consommation et de guerre au napalm.

Cheval qui n’en finit pas de marcher au pas dans ma mémoire, lui seul un peu précis tandis que se sont effacés les visages et les herbes du campus.»

Errances en Afrique du Nord, en Europe et en Amérique, voyages ultérieurs en Asie, départs et retours, les souvenirs défilent comme des albums d’images, dont la lumière, la matière et le grain sont palpables, comme ces arrêts nocturnes dans les gares routières désertes, aux rares échoppes éclairées de néons, ces matins d’été ensoleillés de New-York ou encore ces soirs à Port-au-Prince sous la pluie chaude et noire de boue d’Haïti.

Au centre du livre, le chapitre qui donne son titre à l’ouvrage saisit des émotions et observations sensibles dans l’espace clos du cabinet de psychanalyse et forme un havre du temps et de l’écriture. Suite lumineuse de sensations, de souvenirs et d’images, «Le lieu et le moment» impose un rythme lent : parcours autobiographique étonnant tant l’écrivain s’y fait discret, il invite le lecteur, en flux discontinu, à prendre le temps d’observer chaque fragment comme une étoile.

Éric Chevillard pour Le Monde en parle superbement ici, Johan Faerber sur Mediapart ici.

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Le lieu et le moment » (Laurent Jenny)

  1. Merci de votre lecture, qui me va droit au coeur ! Laurent Jenny

    Publié par Jenny | 13 décembre 2016, 09:20

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