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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Sadko et le tsar de toutes les mers océanes » (Elli Kronauer)

Avec Babylkane et Sadko, parmi les bylines russes mutantes d’Elli Kronauer.

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Dans la galaxie des auteurs liés au post-exotisme (dont Antoine Volodine demeure le plus prolixe représentant), il en est un qui se distingue par un ton singulier et fondamental à beaucoup d’égards, au cœur de ce vaste univers à facettes. Ayant pris en charge la mutation de bylines russes traditionnelles, en les transformant et en les adaptant pour une époque contemporaine crépusculaire et post-rêves d’égalité, Elli Kronauer a publié cinq recueils à l’École des loisirs entre 1999 et 2001, puis s’est tu, sa mission accomplie – ou peut-être ayant dû faire face à quelque destin plus tragique, on ne sait.

Dans les régions les plus septentrionales de la Russie, des lacs de Carélie jusqu’aux rives de la mer Blanche, les bardes existaient encore au début du XXe siècle. Ils s’installaient devant les villageois pour de longues soirées et, en s’accompagnant d’un instrument à cordes pincées, les gousli, ils déclamaient des chants épiques qui s’étaient transmis oralement depuis près de mille ans, les bylines.
Des ethnologues ont collecté les textes de ces chants, on dispose même de quelques enregistrements sur cire, mais la vieille culture orale n’a pas résisté au contact d’une nouvelle ère historique, et, déjà, très menacée, elle est allée vers son extinction. L’une après l’autre, les voix des derniers bardes se sont tues. (…)

Les bylines se présentent sous la forme de poèmes rythmés, prononcés dans une langue solennelle, extrêmement musicale, mais qui rend un travail de traducteur pratiquement impossible.
Pour Elli Kronauer, il s’agissait de gagner un pari : faire connaître à un public occidental ces histoires et ces héros, mais sans donner l’impression qu’il manipulait des documents morts, poussiéreux, appartenant seulement au monde des musées. Il fallait transmettre des voix d’autrefois en leur donnant la force d’une voix vivante.
Afin de ne pas trahir ce qui constitue une des plus belles matières orales dans l’histoire littéraire de l’humanité, Elli Kronauer a donc à son tout endossé les habits d’un chanteur de bylines, et il a choisi de réinventer le monde épique comme seul un barde aujourd’hui aurait osé l’imaginer, si la tradition des bylines avait continué jusqu’à la fin du XXe siècle : en y introduisant des objets contemporains, et surtout une manière de voir (et d’entendre) qui tienne pleinement compte de notre expérience historique récente.
La mémoire poétique d’Elli Kronauer est la même qu’il y a un siècle, mais Auschwitz, Hiroshima, Tchernobyl ont eu lieu et ont laissé sur notre monde des marques indélébiles. C’est pourquoi on ne peut plus croire de la même manière aux valeurs et aux choses du monde, ni les dire de la même manière.
La mémoire est la même, mais elle a changé. Les bylines d’Elli Kronauer sont russes et conformes à leur modèle original, mais elles sont différentes.

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Sadko, dans le film éponyme d’Alexandre Ptoushko (1951), lui-même adapté de l’opéra de Rimsky-Korsakov (1896), issu du conte populaire.

Ce recueil de 2000 nous propose donc deux bylines distinctes : « Babylkane fils de veuve et les musiciens errants » (30 pages) et « Sadko et le tsar de toutes les mers océanes » (50 pages). Deux bylines exemplaires qui permettront à la lectrice ou au lecteur de se familiariser avec ces univers qui semblent d’abord en effet échappés des contes populaires russes tels ceux collectés par Afanassiev dans sa grande somme, dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Babylkane, c’est le bon fils qui, par instinct ou par bienveillance naturelle, « sent » qu’il doit accompagner ce groupe de musiciens masqués, errants, qui se présente un beau matin au domicile de sa veuve de mère, et dont le conteur nous dévoile aussitôt la nature magicienne, qu’ils vont, subtil mélange d’art authentique et d’occultisme, mettre en œuvre contre le cruel royaume du Chien Étrange. Sadko, qui est aussi par bien des aspects une incarnation de Sinbad, c’est le riche marchand dont la générosité foncière et la maîtrise unique de la harpe le préserveront des atteintes du Mal, externe et magique, mais plus encore interne et fatal.

Ils descendirent la rue aux Loups, on les vit sautiller et danser autour de la Petite Centrale, comme enveloppés d’un nuage de musique, puis ils traversèrent le pont de fer rouillé qui enjambe la Smordine ; ils franchirent les murailles zébrées de crevasses et de mousses, et, le temps qu’un sablier s’écoule, ils furent hors du quartier d’Arkhangelsk, déjà en vue des steppes et des étendues immenses. Alors ils s’engagèrent sur le chemin du royaume sans nom qu’administrait le Chien Étrange.

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Au-delà du plaisir instantané que procurent ces contes en forme de chant, de leur joie joueuse et astucieuse, ils procurent une entrée rare dans la manière dont fonctionnent les rythmes narratifs du post-exotisme, dans la manière dont se compose au quotidien la singulière musique volodinienne – peut-être comme les curieuses enquêtes policières « pour enfants » de Manuela Draeger fournissent de précieux indices sur la manière dont l’imagination animalière irrigue le corpus post-exotique. Si les thématiques stylisées des bylines d’Elli Kronauer sont bien présentes dans de nombreux romans du courant littéraire, c’est avant tout leurs rythmes et leurs scansions, appuyées sur une tradition populaire millénaire transfigurée au contact de l’atome et de l’échec, qui insufflent une vie bien spécifique à l’écriture post-exotique.

Quand il les entendit approcher de la Petite Centrale, le Chien Étrange crispa entre ses épaules sa tête de dogue et il décrocha sa harpe étrange. Il dirigea sur eux une mélodie mortelle, et, comme les drilles joyeux continuaient à avancer dans la rue principale, il appela à la rescousse son fils le Soldat Étrange, son gendre l’Ingénieur Étrange et sa fille la Belle Étrange, et toute la bande se mit à beugler dans des cors et des porte-voix étranges, et à heurter vivement des tambours étranges. Aussitôt, la Petite Centrale se fendilla, les canalisations d’eau hurlante se tordirent vers l’extérieur et leurs vannes s’ouvrirent, les eaux se déversèrent dans les rues, les eaux lourdes et très lourdes, les eaux épineuses et blessantes, très, très blessantes.

Du même auteur dans la même collection, quatre autres recueils : Ilia Mouromietz et le rossignol brigand (1999), Aliocha Popovitch et la rivière Saphrate (2000), Soukmane, fils de Soukmane et les fleurs écarlates (2000), Mikhaïlo Potyk et Mariya la très-blanche mouette (2001). La lectrice ou le lecteur souhaitant en savoir plus sur les bylines d’origine devrait absolument se procurer l’excellent « Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne », de Viktoriya et Patrice Lajoye, publié chez Anacharsis.

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Discussion

6 réflexions sur “Note de lecture : « Sadko et le tsar de toutes les mers océanes » (Elli Kronauer)

  1. Merci pour la citation, Hugues.
    Pour ce qui concerne une traduction d’une version (parmi beaucoup) de la byline de Sadko, c’est ici:
    http://www.lingva.fr/?p=118

    Publié par Patrice | 14 septembre 2016, 20:54

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Aliocha Popovitch et la Rivière Saphrate  (Elli Kronauer) | «Charybde 27 : le Blog - 17 septembre 2016

  2. Pingback: Note de lecture : « Ilia Mouromietz et le rossignol brigand  (Elli Kronauer) | «Charybde 27 : le Blog - 17 septembre 2016

  3. Pingback: Note de lecture : « Soukmane fils de Soukmane et les fleurs écarlates (Elli Kronauer) | Charybde 27 : le Blog - 18 septembre 2016

  4. Pingback: Note de lecture : « Mikhaïlo Potyk et Mariya la très-blanche mouette  (Elli Kronauer) | «Charybde 27 : le Blog - 19 septembre 2016

  5. Pingback: Le post-exotisme en 41 volumes, et quelques. | Charybde 27 : le Blog - 20 septembre 2016

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