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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Soukmane fils de Soukmane et les fleurs écarlates » (Elli Kronauer)

Où l’on retrouve Ilia Mouromietz, en apprend plus sur Dobrynia Nikititch, et découvre Soukmane Soukmanovitch.

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Troisième recueil, paru en 2000 à l’École des Loisirs, comme « Aliocha Popovitch et la rivière Saphrate », et un an après « Ilia Mouromietz et le rossignol brigand », de cette singulière voix du post-exotisme volodinien que fut Elli Kronauer, « Soukmane fils de Soukmane et les fleurs écarlates » poursuit le travail de transmutation et de transfiguration entrepris sur une série de bylines, contes populaires russes traités sur un mode de chant et de récitatif, que l’auteur adapte en profondeur à une époque de locomotives naufragées, d’immeubles partiellement effondrés, de cours où s’amoncellent les déchets toxiques de toutes sortes, – en étroite correspondance avec l’humour du désastre qui hante le corpus post-exotique.

Dans les régions les plus septentrionales de la Russie, des lacs de Carélie jusqu’aux rives de la mer Blanche, les bardes existaient encore au début du XXe siècle. Ils s’installaient devant les villageois pour de longues soirées et, en s’accompagnant d’un instrument à cordes pincées, les gousli, ils déclamaient des chants épiques qui s’étaient transmis oralement depuis près de mille ans, les bylines.
Des ethnologues ont collecté les textes de ces chants, on dispose même de quelques enregistrements sur cire, mais la vieille culture orale n’a pas résisté au contact d’une nouvelle ère historique, et, déjà, très menacée, elle est allée vers son extinction. L’une après l’autre, les voix des derniers bardes se sont tues. (…)

Les bylines se présentent sous la forme de poèmes rythmés, prononcés dans une langue solennelle, extrêmement musicale, mais qui rend un travail de traducteur pratiquement impossible.
Pour Elli Kronauer, il s’agissait de gagner un pari : faire connaître à un public occidental ces histoires et ces héros, mais sans donner l’impression qu’il manipulait des documents morts, poussiéreux, appartenant seulement au monde des musées. Il fallait transmettre des voix d’autrefois en leur donnant la force d’une voix vivante.
Afin de ne pas trahir ce qui constitue une des plus belles matières orales dans l’histoire littéraire de l’humanité, Elli Kronauer a donc à son tout endossé les habits d’un chanteur de bylines, et il a choisi de réinventer le monde épique comme seul un barde aujourd’hui aurait osé l’imaginer, si la tradition des bylines avait continué jusqu’à la fin du XXe siècle : en y introduisant des objets contemporains, et surtout une manière de voir (et d’entendre) qui tienne pleinement compte de notre expérience historique récente.
La mémoire poétique d’Elli Kronauer est la même qu’il y a un siècle, mais Auschwitz, Hiroshima, Tchernobyl ont eu lieu et ont laissé sur notre monde des marques indélébiles. C’est pourquoi on ne peut plus croire de la même manière aux valeurs et aux choses du monde, ni les dire de la même manière.
La mémoire est la même, mais elle a changé. Les bylines d’Elli Kronauer sont russes et conformes à leur modèle original, mais elles sont différentes.

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Ilia Mouromietz

La première des trois bylines proposées par Elli Kronauer dans ce recueil raconte l’une des plus célèbres aventures d’Ilia Moromietz, le plus puissant et le plus connu des héros se trouvant plus ou moins au service du prince Vladimir de Kiev et de ses fidèles qui fréquentent avec faste l’immeuble quatre-vingt-un, avec sa rencontre du géant Sviatogor et de sa fière monture Auroche, et avec le rôle plus que curieux d’un certain cercueil.

Sans modifier son allure, le héros légendaire traversa la plaine, traçant dans les herbes un sillage qui mettait du temps à disparaître. Tandis qu’un demi-sablier s’écoulait, il longea l’ancienne voie ferrée, puis il la franchit à la hauteur du kilomètre mille cent onze, et, dans la clarté contrastée du matin, il arriva devant une prairie d’absinthes, et, entre deux collines, il aperçut une jument de proportions phénoménales qui se tenait immobile, comme profondément endormie. Elle ronflait en crachant des spires de vapeur et, sur son dos, elle supportait un cavalier gigantesque, un preux aussi formidable qu’elle, aussi pétrifié qu’elle, et qui semblait être en train de dormir, lui aussi.
Ilia s’approcha et, après un moment, il prit la parole et il dit :
– Les spectacles surprenants ne manquent pas dans les étendues immenses, mais c’est bien la première fois que je rencontre un personnage pareil, monté sur une bête de cette taille, et c’est aussi la première fois que je vois un guerrier qui dort en selle, à poings fermés, sans s’occuper de ce qui se passe dans la campagne autour de lui !

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Sviatogor (par S. Panassenko)

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La deuxième byline du recueil nous parle du deuxième héros le plus célèbre de la cour, ou de la bande, selon les opinions, du prince Vladimir, le héros Dobrynia Nikititch, et de ses démêlés avec la sorcière Marinka. C’est peut-être l’une des bylines d’Elli Kronauer dans laquelle la poésie sonore de l’auteur, ajoutant sa couche de sombre modernité par-dessus la tradition russe, résonne avec le plus de force et de trouvailles étourdissantes.

Et aussi, plusieurs fois par an, il lui arrivait de faire une incursion dans la cité des Centrales-Bouillantes, comme s’il s’agissait d’un itinéraire de promenade tout à fait inoffensif. Il allait au trot et sans souci entre les bâtisses fissurées et à l’intérieur des cours où, pourtant, il valait mieux porter une tenue spéciale pour survivre, car, même si on pouvait combattre d’un revers de main les jaillissements imprévisibles de vapeurs violettes qui s’attaquaient aux yeux et à l’esprit, c’était un endroit infesté de dragons. Il y avait là, parfois cachés derrière de vieux containers d’ordures ou derrière des barricades de pneus, et parfois grouillant à l’air libre, des dragons de petite taille, verts comme des criquets, et des dragons de grande taille, jaunes comme des guêpes. Dobrynia les chassait à cheval et à l’arc, il les transperçait avec des flèches sopranes et des flèches altes, plus terribles que des épieux de fer, et il les tuait. Et ensuite il en rapportait les dépouilles à des maîtres écaillers, qui seuls possédaient les instruments et la dextérité nécessaires pour les ouvrir.

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La troisième et dernière byline du recueil est peut-être l’une des plus tristes et des plus songeuses de toutes celles produites et transmutées par Elli Kronauer – et elle résonne de ce fait avec la longue et belle « Mikhaïlo Potyk et Mariya la très-blanche mouette », qui fera l’objet de l’ultime recueil du conteur et barde post-exotique. Mettant exceptionnellement en scène de façon critique le brouhaha joyeux de ripailles et de vantardises qui constitue l’ordinaire à la cour de Vladimir, pour les conseillers et les ingénieurs comme pour les guerriers, « Soukmane Soukmanovitch et les fleurs écarlates » nous parle, fort et juste, de grossièreté et de fierté, de courage et de confiance, d’humilité et de sens du devoir, et parvient à être réellement poignante.

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Dobrynia Nikititch libère Zabava Poutiatichna (par I.Bilibine)

Vladimir le Radieux Soleil siège à la place d’honneur, il porte un manteau noir tissé avec des têtes de chiens vivantes. Il prête l’oreille aux fanfaronnades et il les apprécie, et parfois il rit sans cligner  aucunement les paupières, en orientant vers l’orateur son regard de flammes non rieuses et en faisant ruisseler sur ses épaules les vagues dorées de sa chevelure ; et son visage reste beau et dur, très, très dur.
Un peu à l’écart, devant une assiette où fume une aile d’oiseau rôti, un jeune preux est assis, un brave à l’allure sympathique, au regard gris ; il a pour nom Soukmane, il écoute le bavardage des autres, il rit avec les autres, mais, quand il s’agit pour lui d’ouvrir la bouche pour prononcer des phrases, il ne se répand pas en vantardises. Il ne plaisante pas, il ne parade absolument pas.
Le batelier change de ton.
Il raconte que Vladimir se lève, s’approche de Soukmane.
Le prince met de l’ordre dans son manteau noir, tissé avec des têtes de chiens vivantes ; il fait taire les chiens et sur Soukmane il dirige ses yeux qui ne clignent aucunement. Il le regarde ainsi et, après un moment, il secoue les boucles éblouissantes de sa chevelure et il dit :
– Soukmane, eh ! Soukmane Soukmanovitch ! Pourquoi refuses-tu de te répandre en vantardises ? Pourquoi évites-tu de boire les miels qui délient la langue et aiguisent l’esprit ? … Tu estimes peut-être que tu mérites une place plus au centre, à côté de mes généraux ? … Ou quelque chose ici t’a déplu ? … Quelqu’un s’est moqué de toi et t’a offensé ?

Ce recueil joue ainsi particulièrement bien le rôle de mise en exergue du laboratoire de la langue et de la narration post-exotique que constituent les bylines d’Elli Kronauer, leurs ellipses et leurs répétitions, leurs motifs chamarrés et leurs soudaines apocopes, pour l’ensemble des écrivains de la mouvance qui nous font parvenir leurs textes depuis les confins de haute sécurité où ils sont emprisonnés depuis si longtemps.

Du même auteur dans la même collection, quatre autres recueils : Ilia Mouromietz et le rossignol brigand (1999), Aliocha Popovitch et la rivière Saphrate (2000), Sadko et le tsar de toutes les mers océanes (2000), Mikhaïlo Potyk et Mariya la très-blanche mouette (2001). La lectrice ou le lecteur souhaitant en savoir plus sur les bylines d’origine devrait absolument se procurer l’excellent « Ilya Mouromets et autres héros de la Russie ancienne », de Viktoriya et Patrice Lajoye, publié chez Anacharsis.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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