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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « L’ange gardien » (Jérôme Leroy)

Une rare histoire d’amour et de rédemption au cœur des noires officines de la République, en réjouissant et somptueux prologue au « Bloc », et bien davantage.

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L'ange gardien

À paraître le 4 septembre 2014 dans la Série Noire de Gallimard, le douzième roman de Jérôme Leroy peut se lire comme un somptueux et réjouissant prologue à son onzième, « Le Bloc », publié en 2011 dans la même collection.

Le roman de 2011, qui se déroulait sans doute quelques années après celui-ci, nous avait longuement présenté le parti d’extrême-droite du Bloc, sa présidente Agnès Dorgelles, son mari écrivain Antoine Maynard, et son exécuteur historique des basses œuvres, Stanko, qui devait là absolument disparaître, à la veille de l’entrée en force des ministres du Bloc au gouvernement, dans un pays à l’extrême bord de la guerre civile.

Le roman de 2014 nous rappelle que quelques années auparavant – aujourd’hui ? -, malgré de terribles glissements de terrain au sein de l’univers du capitalisme spectaculaire, beaucoup de choses étaient encore possibles, alors qu’Agnès, Antoine et Stanko ne sont « encore » que des figures politiques (ou « militaires » dans le cas du dernier) sulfureuses, non pas le pouvoir en marche dans toutes ses horribles contradictions.

Jérôme Leroy nous donne à savourer une exceptionnelle bombe glacée grâce à quatre personnages hors normes sous leurs déguisements ordinaires : d’abord, Berthet, tueur professionnel au formidable sang-froid, à l’intelligence pratique acérée et à la magnifique capacité de faille amoureuse, largement inexplicable comme la tendresse viscérale au cœur des plus durs héros de Frédéric Fajardie ; Kardiatou Diop, ensuite, issue de ces cités qui persistent à apparaître en crainte et en épouvante aux yeux d’un public ébaubi de médiatisation, alors qu’il y a surtout là honte et abandon, jeune secrétaire d’État d’un parti socialisant à la dérive ; puis, un jeune technocrate du même « parti de gouvernement », compagnon de l’impressionnante Franco-Sénégalaise, déchiré chaque jour, peut-être, entre ses fidélités, ses lâchetés flemmardes et ses éclairs de lucidité courageuse ; et Martin Joubert, enfin, écrivain de « mauvais genres » débarqué à la hussarde dans un univers littéraire qui lui reste largement étranger, professeur et communiste défroqué, pigiste à contrecœur, certainement, pour le site droitier et complaisant « Boulevard Atlantique », amateur de bonne chère, de vins naturels et de beuveries monumentales.

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Ces quatre-là, entre habileté professionnelle profonde, sentiments contradictoires, poésie, espoir, érotisme et sens du réel, nous offrent une magnifique fable de ce point de contact contemporain, entre ce qui demeure encore, contre vents et marées, de l’ancien monde, et ce que le nouveau, dont la gangrène totalitaire, au nom des « intérêts supérieurs » non avoués d’une démocratie qu’il ne faudrait pas laisser aux mains des votants, trop irresponsables, a été préparée de bien longue date par le règne chantant de la marchandise reine.

Toujours aussi brillamment entremêlée d’ironie, d’humour noir, de poésie et de sensualité, voici peut-être l’œuvre à la fois la plus accomplie et la plus intimement politique de Jérôme Leroy.

« On veut tuer Berthet.
C’est une assez mauvaise idée.
D’abord parce que Berthet s’en est rendu compte, ensuite parce que Berthet ne va pas se laisser faire, et enfin parce que Berthet est un habitué de la chose. Cela le ferait presque sourire, à la longue. La mort violente fait partie de la vie de Berthet depuis très longtemps. Berthet n’irait pas jusqu’à parler d’une habitude car Berthet sait que le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face.
Mais tout de même, à la longue, Berthet relativise. Surtout que Berthet a plus de soixante ans. L’âge légal de la retraite est dépassé pour Berthet. Et comme Berthet a commencé jeune et que son travail doit être, d’une certaine manière, affecté d’un fort coefficient de pénibilité, on pourrait trouver injuste socialement que Berthet soit encore sur la brèche.
En même temps, Berthet n’a jamais cotisé à aucune caisse. D’ailleurs Berthet n’a jamais non plus vraiment, en ce qui concerne la presque totalité de sa vie professionnelle, perçu des salaires ou des traitements. Il ne possède pas de ces fiches de paie, de ces factures et de ces talons de chéquiers sagement rangés dans des dossiers qui prennent la poussière au fond de placards où l’on ne va jamais regarder, sauf quand on devient vieux ou que l’on subit un contrôle fiscal.
Berthet ne se sent pas vieux et Berthet n’a jamais eu le moindre rapport avec le fisc.
À moins que la participation de Berthet à la noyade accidentelle, au milieu des années 90, d’un trésorier-payeur général du sud de la France qui avait des ambitions électorales peu souhaitables dans son département et dans son parti ne soit considéré comme tel.
Mais ce serait exagéré. »

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« C’est à ce moment-là que Berthet, d’un geste si naturel que personne ne se rend compte de quoi que ce soit, tend la main vers le poste de radio sur le bar américain de la cuisine. Berthet tombe sur France Culture.
Berthet augmente significativement le volume.
On parle d’Histoire, de la façon dont on concevait le sale et le propre, le miasme et la jonquille, dans les siècles passés. Ce serait intéressant en d’autres circonstances.
Berthet sort de sa poche droite un réducteur de son que Berthet visse sur son Sig-Sauer P220.
Berthet vise.
Berthet atteint en plein front le deuxième et le troisième skin qui tombent sans trop faire de bruit.
Ensuite Berthet avance vers Stanko.
Berthet applique l’arme sur le front de l’ancien skin et dit calmement alors que ça sent un peu la cordite dans l’appartement :
« Tout responsable du service d’ordre du Bloc que vous soyez, Stanko, je suis dix fois meilleur que vous, même avec vingt-cinq ans de plus. Je sais que vous avez tué des gens, de manière parfois atroce mais vous ne savez pas à quel point cela m’impressionne peu, à quel point j’ai fait pire. Ce n’est pas pour me vanter, c’est pour que vous compreniez le rapport de force entre nous. En plus, je ne vais pas vous demander de trahir le Bloc Patriotique ni Agnès Dorgelles. »
Berthet s’interrompt.
Berthet se tourne vers Martin Joubert en gardant le canon du Sig-Sauer collé sur le front de Stanko.
« Joubert, baissez le son et cessez de déglutir, s’il vous plaît. Allez plutôt vomir dans votre salle de bains, prenez une douche et n’essayez pas d’utiliser votre Smartphone pour appeler qui que ce soit, je l’ai sous les yeux. »
Martin Joubert s’exécute.
Martin Joubert vomit dans la cuvette des toilettes.
Puis Martin Joubert se demande si finalement se retrouver avec des cadavres de skins dans son salon est plus dur à supporter que de travailler à Boulevard Atlantique ou de se faire traiter comme une pute par des Gruber et des Delrio. »

Jérôme Leroy

« Cette nuit de décembre, nous avons eu plus de trois heures de retard. Une biche rendue folle par la neige avait percuté la motrice du côté d’Argenton-sur-Creuse. Et cela accentuait encore la ressemblance avec « Un soir, un train », d’après Nouara : « Ne descendons surtout pas voir ce qui se passe », a-t-elle dit en souriant. Tu as souri aussi et je me suis senti exclu de votre complicité, de votre histoire commune de gamines issues de l’immigration qui ont décidé de tout lire, de tout voir, sans distinction, parce qu’il vous fallait avoir la plus grande culture possible pour vous en tirer, pour surmonter tout ce qu’une société mettait d’obstacles entre vous et la réussite dont vous rêviez. »

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