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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Les absences du capitaine Cook » (Éric Chevillard)

Questionner inlassablement l’usage de la langue, sonder en profondeur les métaphores, autour d’un grand absent de ce roman, le navigateur et explorateur James Cook.

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Les absences du capitaine Cook

Publié en 2001 chez Minuit, le dixième roman d’Éric Chevillard poursuivait le formidable travail de questionnement rieur de l’usage de la langue qu’illustraient déjà auparavant, dans des registres voisins mais différents, par exemple, « Palafox » (1990) ou « Le caoutchouc décidément » (1992).

Éric Chevillard narre ici les tribulations, en Chine et ailleurs, d’un homme, qui n’aura que bien peu à voir, et totalement fortuitement, avec le capitaine Cook et ses périples dans les mers australes. Pourtant, au détour de nombreuses phrases qui seront comme autant de coins de la rue, l’aventure surgira de détails innocents ou trop vite jugés saugrenus, explorant la nature d’ustensile culinaire de la tulipe, du nénuphar ou de la pastèque, le devenir de la marmotte au sortir de son hibernation, l’aliénation intime de l’enfant devenu adulte, ayant vécu toute sa jeunesse dans le placard sordide où le tenaient enfermé ses géniteurs, le mystère de l’ermite noyé en plein désert, le télescopage, en forêt, de la marche roborative et de la chasse sanglante, la retraite forcée d’une danseuse étoile, l’importance secrète du babiroussa, la signification sociale de la forme du lobe de l’oreille, les perspectives fraîches ouvertes par la marche à reculons, … : tout ici peut donner savoureux prétexte à fausse digression et à vraie dissection.

L’histoire principale, si l’on ose employer ce terme pour désigner les pérégrinations labyrinthiques de notre homme, se double d’une autre, toute inscrite dans les descriptifs verniens des têtes de chapitre, au rapport bien lointain, quand il existe, avec le texte qu’ils prétendent introduire, mais tissant à distance, toutes les neuf ou dix pages, un récit ésotérique dans lequel l’imagination se déploie peut-être encore davantage, sollicitant largement le lecteur pour combler les absences évidentes de cette étrange narration secondaire.

Sonder les métaphores en profondeur, explorer le charme comique et poétique niché au creux des registres spécialisés, des dictionnaires et des lexiques : « Les absences du capitaine Cook » constitue bien une étape décisive, et toujours aussi décisivement hilarante, dans le vaste projet évolutif d’Éric Chevillard, tendu vers l’émergence des résonances intimes des mots, de leurs possibilités cachées, de leurs facettes moins usitées, de leurs juxtapositions créatrices et de leurs redoutables non-dits.

laperouse

Jean-François de La Pérouse (1741-1788)

« Autre grand amateur de réalité, le comte de La Pérouse, dont l’inclination était si bien connue que Louis XVI, flattant royalement sa marotte, lui donna mission, en 1785, de rechercher toutes les terres ayant échappé à l’attention de Cook. Il n’avait pas fini sa phrase que La Pérouse s’embarquait, levait l’ancre, hissait les voiles et cinglait vers le large, poussé par les alizés, bonne marche, fière allure, la poudre et les armes à l’abri dans la cale avant, les tonneaux solidement arrimés, les ballots recouverts de toile goudronnée, les rouleaux de cordage très exactement comme des pythons ou des boas lovés sur le pont, les cris perçants des mouettes, le lendemain, plus loin dans la mer, direction N.-N.-E. quart N., à tirer des bordées, la brise trop légère, les vergues grinçant sur les drisses, trois jours de calme plat, l’ennui à bord, le rhum seul déferlant, ciel plombé, silence oppressant, chaleur moite, vivres avariés, dix barils de lard putréfié, nervosité, un peu de roulis, tiens, grondements là-haut qui s’amplifient, rafales soudaines, forte houle traversière, les cœurs se retournent comme à la manille sur les matelas d’étoupe de l’équipage, navire bord à bord, vagues très exactement comme des montagnes, paquets de mer, tous lessivés jusqu’aux os, un malheureux sur le gaillard d’avant emporté par une lame, voiles déchirées, la brigantine en lambeaux, sinistres craquements, premièrement le petit foc, deuxièmement le grand foc, troisièmement le clinfoc, enfin le faux-foc, comme des fouets très exactement les filins rompus, le canon renversé démolit les plats-bords, les tonneaux détachés roulent, écrasent, explosent, tandis que le grand cacatois, flots mugissants, revanche des éléments, furie, spectacle grandiose et terrible, le navire très exactement comme un bouchon danse, agrippés tous aux galhaubans, mais le mât de misaine, tout à coup, puis la corne d’artimon, le grand perroquet d’une part, d’autre part le petit perroquet, les trois chaloupes en morceaux, droit sur les récifs écumants, or le petit cacatois, alors que le beaupré, au moment même où la trinquette, c’est la fin cette fois, la déferlante, les brisants, à bas le grand hunier et le petit hunier, fracas épouvantable, adieu La Pérouse, tous mourir contre l’écueil qui avait échappé à l’attention de Cook, tandis que voici comment notre homme procède, lui, sa méthode : il étale et punaise une carte du monde sur un mur de sa chambrette, puis il recule de dix pas, se bande les yeux et lance avec force en direction de ce mur une fléchette de son jeu d’enfant, aux ailettes de plumes vertes, qui se fiche en plein océan, au cœur d’une île – dont elle figure très exactement le palmier central – inconnue des géographes et des marins, où nul bateau n’a encore abordé, où les oiseaux n’ayant point appris à craindre l’homme viennent lui picorer dans la main, aussi bien est-ce facile comme tout d’attirer contre soi le dronte, puis rôtir ce stupide dindon, et les fruits de même se laissent cueillir aisément, abondants, savoureux, l’eau de source est sans doute ici la seule créature fuyante, encore ne le fuit-elle pas par peur ni par méchanceté mais pour le surprendre : soudain, elle lui tombe dessus par-derrière et glisse ses longues cuisses fraîches de chaque côté de son cou tout en lui massant doucement le visage, et quand la solitude lui pèse, il peuple son île, il n’a qu’à le vouloir – sachant que la dépeupler est chose plus vite faite encore que de gagner un coin tranquille ou simplement fermer les yeux. Son séjour là-bas est un enchantement. Les terres ayant échappé à l’attention de Cook, il les connaît comme sa poche (dans laquelle ses doigts inlassablement jouent avec un petit crayon), toutes, elles sont placées sous son autorité souveraine. »

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Chevillard

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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