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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Un mort par page » (Daniel Fohr)

Changer de peau après une rupture amoureuse : est-ce bien raisonnable alors que la mort rôde en effet à chaque page et que le tueur au persil est dans les parages ? Effréné et jubilatoire.

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Un mort par page

Publié en 2007 chez Robert Laffont, le premier roman de Daniel Fohr, publicitaire à la ville, est un joyeux et enlevé petit monument de ruse narrative et de jubilation para-incantatoire, et m’était chaleureusement recommandé par l’un des maîtres secretsde la Salle 101, l’émission science-fictionnesque et alternative de Fréquence Paris Plurielle (106.3) tous les jeudis dans vos radios.

Autour du narrateur, écrivain en panne d’inspiration que sa petite amie vient de plaquer et qui, arrêtant presque toute procrastination, plein de bonnes résolutions, tente de changer de style de vie (régime alimentaire, club de gym à haute intensité, nouvelles rencontres,…), les cadavres, réels ou métaphoriques, se ramassent en effet très rapidement à la pelle : accidents de voiture, ruptures d’anévrismes, chutes malencontreuses dans une fosse aux lions,… Un habile inspecteur rôde autour du héros, inexplicablement mêlé à trop de ces cas plus ou moins fortuits, tandis que peu à peu émerge la sombre figure du redoutable tueur en série au persil (du nom de la décoration dont il entoure la plupart de ses victimes, une fois hachées bien menu).

Sous la farce menée à un rythme effréné, tendu en permanence par la contrainte oulipienne de ce « mort par page » que l’auteur respecte à la lettre, au prix parfois de quelques réjouissantes acrobaties, une intense réflexion sur l’amour, la relation à l’autre et la quête du bonheur, vibre dans une succession de fausses digressions que, même sans ses enchâssements de parenthèses, un Philippe Jaenada ne renierait certainement pas.

Un texte endiablé et bizarrement charmeur de bout en bout.

« J’ai regardé passer les gens. D’ordinaire cette pratique fait naître en moi, et la plupart de mes contemporains, des tas de réflexions, mais là rien. J’étais le désert d’Atacama, le désert libyen, la péninsule de Goajira, le Red Centre, j’étais la sécheresse, le sel, le fossile de trilobite, les os blanchis de la bête égarée, qui est tombée, s’est relevée, est retombée, ne s’est plus relevée, a attendu, brûlée par la soif. Et quand la mort est arrivée on peut supposer que ce fut une ombre rafraîchissante. »

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« Au réveil j’ai cru qu’on m’avait amputé de tous les membres. Je n’arrivais à en bouger aucun, et ils me faisaient tous mal. J’avais droit à un supplément de courbatures. J’ai mis une demi-heure à me traîner comme une bûche jusqu’à la cuisine pour faire du café. Et le téléphone a sonné. Marie-Agnès ! j’ai pensé. J’ai clopiné avant qu’on raccroche ; on aurait dit le bossu de Notre-Dame. Perdu ! C’était l’inspecteur Colombo. Pas grave, j’avais rien misé. Je ne sais d’où il appelait mais en fond il y avait une chanson de Mort Shuman, et je me rappelle avoir pensé « Encore un mort ! ».
– Je vous ai laissé un messager hier, il a dit avec son ton mi-menaçant mi-informatif.
Ils devaient apprendre ça à l’école, cette façon de parler.
– Je n’ai pas écouté mon répondeur, j’ai répondu.
Avant de terminer au bagne, avec la certitude d’y remplacer avantageusement le gant de nouilles d’un certain nombre de prisonniers (ceux qui ne connaissent pas la technique du gant de nouilles n’ont qu’à imaginer la vie sexuelle d’un type enfermé, et ils comprendront vite), avant ce moment donc, j’étais encore libre d’écouter mon répondeur ou pas. Voilà dans quel état d’esprit j’étais. Rebelle, rebelle.
– Voilà, votre fiancée a effectivement été menacée… (silence) de mort.
– Oui ?
– C’est tout l’effet que ça vous fait ?
– Écoutez, j’ai dit calmement, d’abord ce n’est plus ma fiancée, je vous l’ai déjà dit, ensuite j’aimerais savoir pourquoi vous m’appelez.
– Votre ancienne fiancée dit avoir été menacée au téléphone par un homme qui lui assure qu’elle finira entourée de persil.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Je ne sais pas ; vous étiez le seul dans l’entourage de votre ex-fiancée à connaître cette histoire de persil ; nous ne l’avons pas révélée aux journaux. »

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À propos de charybde2

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