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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Ecuador » (Henri Michaux)

Quatre ans avant l’Asie, un barbare surréaliste en Équateur.

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ecuador

Publié en 1929 chez Gallimard, ce premier carnet de voyage d’Henri Michaux, qui annonce déjà par bien des aspects son « Un barbare en Asie » de 1933, joue sur toute une palette d’écritures propre à enchanter, dérouter et in fine consommer le rapt du lecteur.

Revendiquant dès la préface, avec sans doute une certaine coquetterie, de ne savoir « ni voyager ni tenir un journal », Henri Michaux prend en effet à rebrousse-poil l’art de voyager tel qu’il est communément pratiqué : refusant tout émerveillement de commande et toute songerie complaisante, il emporte avec lui ses rêveries et ses rapprochements aussi cocasses qu’inattendus (dont son « Plume » en 1938 marquera une sorte d’aboutissement), pour élaborer une étonnante résonance, qui critique pour mieux tenter d’introduire une âme particulière dans ce qu’il rencontre. Océan de la traversée, ports abordés, villes parcourues, personnages croisés : toutes et tous sont prétexte à improviser tantôt une chanson, tantôt une riante satire paradoxale, parfois un aphorisme déguisé, ou encore une énigmatique dérive du cerveau et du cœur.

Ainsi, l’Équateur de Michaux, comme son navire transatlantique ou sa forêt amazonienne, ne peut ressembler à aucun autre. Niant les clichés que les bonnes âmes rencontrées semblent tenir absolument à lui fourguer, il invente, à son corps défendant mais usant de toutes les ressources de ce « para-surréalisme » qu’il nourrit si intensément en lui, un autre voyage que celui proposé, un voyage fait de petites touches dérobées à l’agenda, de micro-réflexions désabusées ou détectant au contraire l’enchantement où nul n’irait l’imaginer. Ou bien, révélant sa nature de grand maître de la logique secrète de la langue, de ce que peut cacher chaque mot lorsqu’on s’efforce d’en exprimer tout le suc, il annonce déjà ici le travail titanesque, soixante ans plus tard, d’un Éric Chevillard (dès que l’on songe par exemple à rapprocher justement « Ecuador » ou « Plume » de « Palafox », des « Absences du capitaine Cook » ou du « Vaillant petit tailleur »).

Un étonnant délice, tout de poésie et d’esprit rebelle.

Henri-Michaux

« PRÉFACE
Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce journal de voyage. Mais, au moment de signer, tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà.
L’AUTEUR. »

« Je viens de jouer… comme ça dilate… Excellent contre la pétrification qui est tout l’écrivain. Il y a quelques minutes j’étais large. Mais écrire, écrire : tuer, quoi. »

« Curaçao à tribord. On longe l’île, de loin, des heures durant. Puis tout à coup on a mis le cap sur l’entrée du port. On est entouré, à moins d’une encâblure, de toutes choses, et notre oeil ne voit rien, et notre cerveau ne comprend rien. Ils restent marins encore quelque temps. La cristallisation se fait trop rapide. On nous eût encore donné une seule maison dans l’Atlantique, une porte et un auvent, et, le jour suivant un bébé près d’un seau de sable, quelle joie ! Mais non, on me prive de tout pendant quinze jours, puis en une minute toute une ville se pousse contre moi, des maisons par centaines, des hangars, des cheminées… des constructions inconnues, je ne sais quoi encore, et je ne sais qu’en faire. »

« Terrible, la première arrivée dans un port. Il semble qu’on aborde un pays d’ingénieurs. Ah ! Vraiment, c’est ça le monde ? Et faut-il refaire sa vie ? On avance avec malaise. Ah ! Enfin voici des jardins, des librairies et des maisons où on ne fait rien, et on respire. »

« Une contrée ou ville étrangère est aussi remarquable par ce qui lui manque que par le spécial de ce qu’elle possède. En voici une raison : ainsi que d’une oeuvre d’art, il arrive que l’on dise : « C’est bien beau, mais il y manque je ne sais quels détails familiers pour être tout à fait vivante ». Une ville nouvelle, on n’arrive pas tout à fait à y croire, et si le passage au travers fut rapide, il n’en reste rien, et l’on dit : « Ce voyage a passé comme un rêve », tour que nous joue l’exotisme. Pour moi, depuis bientôt trois semaines que j’y suis, Quito ne me semble pas encore tout à fait réel, avec cette espèce d’homogénéité et de naturel que possède une ville que nous connaissons bien (si divers que soient ses aspects pour un étranger). Ce qui manque à un spectacle étranger, et je dis donc étrange, ce n’est jamais la grandeur, c’est la petitesse. »

« Peu me sépare de l’extérieur. Je suis presque dehors. Une grêle de lumières, mille couteaux viennent vers moi. Le bambou laisse passer les cris, les bruits et même les chuchotements et, si de l’autre côté quelqu’un s’approche de la paroi on croit que c’est pour vous dire un secret, ou qu’il vous épie. Le bambou n’est pas non plus sans traduire tous les mouvements des alentours. Dehors, cette partie apprivoisée de forêt, tous pavillons déployés et les mâts de fêtes des palmiers chonta. Des drapeaux déchiquetés, enlevés à l’ennemi, ses feuilles lacérées, et son corps est noir comme s’il sortait du feu. C’est ainsi qu’il est quand il est vieux, le bananier. »

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Je me souviens de : « Plume  (Henri Michaux) | «Charybde 27 : le Blog - 15 septembre 2015

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