☀︎
Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Glyphe » (Percival Everett)

Farce énorme narrée par un bébé (très) surdoué, mix d’effets drôles et sérieux très réussi.

x

Glyphe

Publié en 1999 (en 2008 en français chez Actes Sud, dans une toujours impeccable traduction d’Anne-Laure Tissut), le dixième roman de Percival Everett marquait un aboutissement provisoire, allant sensiblement plus loin que précédemment dans le mélange bakhtinien des tonalités, pour fournir au lecteur, sous le fil conducteur apparent d’une farce rocambolesque, l’un des plus fascinants pots-pourris narratifs et intellectuels que je connaisse.

Ralph, bébé de quelques mois, possède quelques particularités, dont un QI proche de 500, une capacité phénoménale de lecture et d’écriture, et un refus catégorique d’utiliser la parole… C’est lui qui nous raconte quelques mois de sa vie, entre sa mère artiste peintre peu convaincue, son père (que Ralph appelle « Le Bouffi »), professeur d’université, post-structuraliste, amer et ami de Roland Barthes (qui parcourt le récit sous les traits appuyés d’un satyre logorrhéique et incompréhensible), les psychologues psychopathes qui, confrontées au phénomène, et passées les phases d’incrédulité, sont prêtes au kidnapping, pour pouvoir tester à loisir – voire, in fine, disséquer – le bébé qui les fera entrer dans l’histoire des sciences, les militaires reconvertis dans les services ultra-secrets, qui voient rapidement dans le nourrisson l’arme ultime en matière d’espionnage scientifique et industriel, ou encore le couple de travailleurs mexicains en mal d’enfant à adopter, voire le prêtre réprimant à très grand peine sa pédophilie…

Ce fil relativement linéaire est fiévreusement entrecoupé de bribes d’ « autres choses » (selon un procédé qui sera encore développé dans « Le supplice de l’eau », mais avec d’autres prémisses) qui vont, elles, demander un certain effort au lecteur (particulièrement français) pour parvenir à la jouissive fusion finale de ce redoutable cocktail : poèmes écrits par Ralph, dialogues imaginaires mais singulièrement drôles et pertinents entre philosophes, linguistes et écrivains (avec les difficultés que peuvent représenter, par exemple, les romanciers Ralph Ellison ou James Baldwin, a priori moins familiers au lecteur français qu’à un intellectuel afro-américain), constructions et schémas linguistiques tous droits échappés de manuels structuralistes et post-structuralistes…

Percival_Everett_Glyph

Ne nous y trompons pas, en effet : si le récit follement débridé joue au faux thriller et à la vigoureuse parodie des travers universitaires, Ralph nous propose aussi, en constant filigrane, une robuste réflexion, imagée et dansante, sur le sens de la narration, la limite de la compréhension et de l’exégèse, et le pouvoir de la création linguistique…

Sans doute l’une des tentatives les plus réussies que je connaisse, donc, pour mêler de l’essai « sérieux » à une narration « déjantée », sans sacrifier les ressorts de l’un ou de l’autre, fût-ce au prix d’un charmant effort requis de la part du lecteur.

« L’ennui est l’ami du bébé. Si je gloussais chaque fois que le Bouffi se mettait à me faire sauter comme un sac de farine, c’était pour voir si je n’arriverais pas à déclencher quelque réaction révulsive qui me ferait lui cracher à la figure. L’ennui ne rend pas aveugle, et n’entrave en rien l’étonnement. Certes, l’ennui n’a rien à voir avec l’étonnement, et loin de moi l’idée de suggérer que le sens de l’un bifurque pour revenir au plus proche du sens de l’autre, que l’on croyait contraire. L’ennui est une colline élevée, un nid de corbeau, un affût de chasse, d’où l’on voit tout (que soit écartée pour de bon l’idée d’aveuglement). Peut-on rêver meilleur endroit d’où s’observer soi-même, à l’abri des sensations comme des risques de confusion ? Taedet me ergo sum. »

Ce qu’en dit (en anglais) Steven Poole dans The Guardian est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

percival-everett

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Désert américain  (Percival Everett) | «Charybde 27 : le Blog - 17 octobre 2015

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :