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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Désert américain » (Percival Everett)

Revenir d’entre les morts et changer. Ou non. Le burlesque comme couteau à découper le réel désertique.

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Désert américain

Publié en 2004, traduit en français en 2005 par Anne-Laure Tissut chez Actes Sud, le douzième roman de Percival Everett, trois ans après « Effacement », presque sérieux en comparaison, renouait résolument avec la veine burlesque et baroque qui habitait déjà « Glyphe » (1999). Comme coin à enfoncer dans les certitudes, comme cheville ouvrière d’un parcours déjanté dans les ornières du rêve américain (et de son caractère en effet profondément désertique), l’auteur a remplacé avec brio son nourrisson par un professeur d’université (l’autre figure tutélaire du romancier), homme ordinaire, selon toutes apparences, si ce n’est qu’il est revenu d’entre les morts au beau milieu de sa cérémonie d’enterrement, après un accident de voiture qui l’avait proprement décapité, sur le chemin de… son suicide.

Que Théodore Larue fût mort était indiscutable. L’ironie de cette mort accidentelle passa inaperçue puisque nul ne savait qu’il était en route vers son suicide quand il fut, disons, interrompu. L’ironie se perd désormais dans la confusion créée par sa mort, sa disparition, son décès, son trépas, et un peu plus encore en raison du choix fait par Ted de raconter son histoire à la troisième personne, procédé certes peu commun (si l’on excepte le politicien ou l’athlète, à l’occasion), mais recevable, étant donné qu’il se trouvait, au sens fort du terme, hors de lui, non pas tant aux franges de la conscience qu’au seuil de la vie même, chacune des deux positions n’impliquant peut-être pas nécessairement l’autre.

Rarement la mort et la non-mort – bien loin de quelque canonique « film de zombies », aussi rusé soit-il – auront à ce point servi d’ouvre-boîtes de Pandore, jouant en 300 pages à l’équilibriste sur le fil, mince et fragile, qui sépare l’ennui de la grandeur, la conformité de la révolte, la mesquinerie d’une certaine grandeur, même furieusement teintée d’absurde. Cette tête tranchée, dont la danse de Salomé y conduisant serait restée soigneusement dissimulée, agit ici progressivement comme philtre de courage, comme antidote au mal de veulerie, comme révélateur chimique d’un refus, d’une « préférence-à-ne-pas » (ou à ne plus) participer à la grande comédie médiatique et décervelante qui se pratique normalement et rituellement au quotidien.

American Desrt 1

Les têtes d’Althaus et de Heim parlèrent à l’unisson, écorchant l’une contre l’autre leurs voix discordantes. « Que savons-nous de l’immortalité ? Cela ne peut pas exister. Ce serait nier la mort.
– Pur être et pur néant sont une seule et même chose », dirent d’une seule voix Hegel-et-Heidegger, l’apparente contradiction semant la confusion dans la tête de Ted.
« Vous êtes à la fois vivant et mort, reprirent Hegel-et-Heidegger.
– Vous n’êtes pas vivant, firent Althaus et Heim. Vous êtes ressuscité, et la résurrection ne concerne pas l’âme seule, mais la personne au complet, corps et âme.
– N’étant rien, vous êtes donc pur être, ce qui est tout à fait différent, chacun des deux états se fondant aussitôt en son contraire. » La moitié Hegel de Hegel-et-Heidegger se redressa dans son fauteuil.
Les têtes d’Althaus et Heim s’agitèrent en fronçant les sourcils. « Quand on meurt, on bascule dans le néant bien sûr, dirent-ils. Or tout meurt : comment dès lors reconstituer la personne ? »
Une nouvelle forme apparut soudain à l’autre bout de la table, un corps sans tête, avec seulement un cou béant, ouvrant sur un trou noir. Sans voix, car dépourvue de bouche, la forme articula néanmoins : « La personne reconstituée ne sera-t-elle pas qu’une copie de l’original ? Aussi, comment se réjouir à l’avance de ce qui arrivera à la reconstitution comme si cela arrivait à l’original ? »
La tête de Hegel-et-Heidegger fit un signe de désapprobation : « La chose détruite continue d’exister en tant que néant, elle est donc toujours et, par conséquent, peut être reconstituée en tant qu’elle-même.
– Alors c’est qu’il n’y a pas eu destruction, rétorqua la forme acéphale. La nouvelle personne est une copie. L’original est disparu. Ted n’est plus. Seul Ted Prime demeure. »

Papineau1

Comme dans « Glyphe », comme plus tard, surtout, dans « Le supplice de l’eau » (2007), la glose philosophique, parodique ou sérieuse, qu’elle intervienne en rêve ou au détour d’une rencontre insolite, joue son rôle essentiel de contrepoint tragique et comique à l’emprise d’un réel à refuser.

On ne racontera pas, bien entendu, le détail des tribulations rocambolesques et hilarantes de cet Orphée bien involontaire, confronté à toutes les fausses marges d’un système tournant désespérément à vide, journalistes avides de spectaculaire marchand, sectes pseudo-religieuses de convictions aussi redoutables qu’opposées, projets gouvernementaux secrets, oubliés et enfouis à l’intérieur d’autres projets, complotistes de tout poil, passions privées délirantes recouvertes d’apparences publiques pour journaux de 20 heures. Cordial à réveiller les morts que nous sommes tant qu’ils ne sont qu’endormis, remontant pour traversée somnambulique du désert du réel, béquille farceuse pour lendemains et surlendemains de cuite face à la dérive permanente d’un système délétère, Ted Larue, à sa tête et à son corps défendants, est tout cela. Un rare anti-héros, burlesque et curieusement juste, pour évoluer parmi les pièges.

American Desert 2

La première idée de Ted fut qu’ils quittent tous la maison sans se faire voir et s’enfuient, ce qui était bien sûr ridicule. En tant que professeur d’université, il était bien incapable de semer des poursuivants en ville, sans parler d’assurer ensuite la subsistance de sa femme et de ses enfants. Souvent, il pensait aux difficultés terribles que rencontrerait le plan de protection des témoins pour leur trouver une communauté d’accueil, dans la mesure où, à part enseigner et tenter d’écrire d’obscurs articles, il ne savait rien faire. Il ne résisterait pas au travail dans une quincaillerie, ne s’entendrait pas avec des ouvriers du bâtiment, et il tuerait quelqu’un si on lui mettait une grue entre les mains ou quelque machine du même genre. Trouver un emploi clandestin à un professeur d’anglais, c’était comme essayer d’introduire un basketteur professionnel incognito dans une équipe en l’affublant d’un autre nom.

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Ce qu’en dit brièvement et joliment ma collègue et amie Charybde 1 sur ce même blog est ici. Ce qu’en dit Darryl Pinckney (en anglais) dans The Guardian est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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percival-everett

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Au-delà des halos  (Laurent Banitz) | «Charybde 27 : le Blog - 1 novembre 2015

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