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Notes de lecture 2010

Note de lecture : « Texaco » (Patrick Chamoiseau)

Symphonie de 150 ans de Martinique dans le récit de la fondatrice de l’ex-bidonville Texaco.

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RELECTURE

Texaco

Publié en 1992, « Texaco », le troisième roman de Patrick Chamoiseau après les remarqués « Chronique des sept misères » et « Solibo magnifique », lui offrit la consécration du prix Goncourt, et la reconnaissance de sa voie particulière, tant romanesque que théorique, qui, se dégageant progressivement de l’affirmation désormais traditionnelle de la négritude chère à Césaire et à Senghor, débouche sur une conception moderne de la créolité, insérée dans un champ de tradition et d’intelligence historique.

« Texaco » est un quartier de Fort-de-France, sauvage bidonville initial, qui aura finalement émergé en tant que véritable « quartier », réalisant peut-être davantage que n’importe où ailleurs ce « pont » indispensable entre le confort matériel assorti du désastre psycho-social, représenté par la ville moderne, et le dénuement physique assorti d’incroyables formes de solidarité, issues des traditions populaires de la campagne créole.

Patrick Chamoiseau a réussi avec ce livre un impressionnant tour de force, nous proposant une lecture originale de la mémoire de Marie-Sophie Laborieux, désormais âgée, qui fut la fondatrice informelle de « Texaco », et qui porte en elle les récits de ses parents et grand-parents, remontant jusqu’en 1848 et à Victor Schoelcher… Une brillante manière de proposer au décodage 150 ans d’histoire de la Martinique, de l’esclavage à la difficile émancipation de l’après-Seconde guerre mondiale, dans une langue exigeante, aussi fortement imagée qu’extraordinairement précise, ne devant rien au folklore mais tout à l’oralité authentique des récits et des échanges quotidiens de la société martiniquaise.

Rythmée par les incises du Marqueur de Paroles (le romancier lui-même) et de l’Urbaniste (l’architecte chargé de décider du sort de « Texaco »), construite subtilement de voix rapportées et de voix directes orchestrées en une symphonie biblique comportant son Annonciation, son Sermon (« pas sur la Montagne, mais devant un rhum vieux ») et sa Résurrection, cette fresque intime et planétaire à la fois constitue certainement l’un des plus grands romans français contemporains.

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Voirie précaire à Sainte Thérèse – Rue du général Mangin – Grâce au site Potomitan.

« Je compris soudain que Texaco n’était pas ce que les Occidentaux appellent un bidonville, mais une mangrove, une mangrove urbaine. La mangrove semble de prime abord hostile aux existences. Il est difficile d’admettre que, dans ses angoisses de racines, d’ombres moussues, d’eaux voilées, la mangrove puisse être un tel berceau de vie pour les crabes, les poissons, les langoustes, l’écosystème marin. Elle ne semble appartenir ni à la terre, ni à la mer un peu comme Texaco n’est ni de la ville ni de la campagne. Pourtant, la ville se renforce en puisant dans la mangrove urbaine de Texaco, comme dans celle des autres quartiers, exactement comme la mer se repeuple par cette langue vitale qui la relie aux chimies des mangroves. Les mangroves ont besoin de la caresse régulière des vagues ; Texaco a besoin pour son plein essor et sa fonction de renaissance, que la ville le caresse, c’est à dire : le considère. » (Note de l’urbaniste au Marqueur de paroles)

« Dans ce que je te dis là, il y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie c’est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois-côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse. » (Cahier de Marie-Sophie Laborieux)

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Le départ des taxis-pays au Carénage – Grâce au site Potomitan.

« En cet antan, avec le petit ventre rond des porteurs de gros foie, Esternome mon papa devint maigre comme une morue salée. Le tafia lui rosissait la lèvre, lui rouillait l’estomac et les bords de cervelle. C’est d’ailleurs ce qui dut lui épargner la syphilis car, hi hi hi fout’, les petites bêtes précipitées dans son piston devaient se prendre de feu sur l’alcool de son sang. Pratiquant de moins en moins de djobs, il se fit contrebandier d’une guildive détaxée qui stupéfiait les cabarets, il se fit pilleur de tombeaux caraïbes pour des pierres très bizarres à trois pointes et trois forces que les abbés sollicitaient. Il tenta de s’ériger maquereau d’une négritte récemment libérée, qui le renvoya au ventre de sa manman quand elle eut compris comment marchait la vie. Puis, il se fit plus humainement pleureur professionnel quand un bon-mauvais-matin Osélia embarqua sur un vapeur des Amériques avec le blanc à yeux d’eau pâle qu’elle s’était ramassé. L’amoureuse vida la case autour de son sommeil et prit l’envol après lui avoir charbonné sur la porte un « Pa moli » (Tiens bon) que seule devait effacer la nuée ardente qui une-deux temps plus tard allait griller l’En-ville. Le pire c’est que dessous le vœu de cet adieu méchant la négresse vagabonde n’avait même pas signé. »

« Alors commença le phénomène-béton. Il n’y a pas de date précise. Le fibrociment progressait à grands pas, mais le ciment-vrai devenait accessible. L’on vit assez tôt quelques bas de murailles se cimenter, quelques briques s’empiler. Les policiers, obnubilés par le bois-caisse et le fibro s’y acharnaient à peine. Mais les cyclones comme Edith, Dorothy, ou le sinistre Beulah, qui dévastèrent nos cases mieux que toutes les polices, amplifièrent le désir de béton. Les vents emportaient les tôles à Miquelon, déclouaient les bois-caisses, dissipaient le fibro dans les cheveux des anges. Au cœur de ce désastre, les murs bétonnés subsistaient comme des phares qui nous frappèrent l’esprit. Et puis, le béton c’était l’En-ville par excellence, le signe définitif d’une progression dans l’existence. Nous nous mîmes, au gré des djobs et des monnaies, à nous acheter des briques, des sacs de ciment, de la rocaille. Les maçons devinrent des princes au cœur de nos coups-de-main. On ajoutait d’abord le ciment-brique-béton par-derrière la case pour ne pas alerter le béké des pétroles, puis on glissait pour en couvrir les flancs. On élevait des murs à l’intérieur des cloisons de bois ou de fibro, et un jour, tout à coup, comme un serpent qui mue, telle case secouait sa pelure de misère et se retrouvait en béton triomphant. Ces éclatantes réussites nous pétrissaient de fierté ; chacun voulait en faire autant. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Patrick Chamoiseau

Photo © Olivier Barlet pour le site Africultures

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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