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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le grand marin » (Catherine Poulain)

Une jeune Française au milieu des marins-pêcheurs en Alaska. Âpre, dur et curieusement magique.

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Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver à quoi bon. J’ai fait mon sac. C’est la nuit. Un jour je quitte Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, c’est février, les bars ne désemplissent pas, la fumée et la bière, je pars, le bout du monde, sur la Grande Bleue, vers le cristal et le péril, je pars. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. Tu es folle. Ils se moquent. Ils se moquent toujours – toute seule sur des bateaux avec des hordes d’hommes, tu es folle… Ils rient.
Riez. Riez. Buvez. Défoncez-vous. Mourez si vous voulez. Pas moi. Je pars pêcher en Alaska. Salut.
Je suis partie.

Catherine Poulain a 33 ans lorsqu’elle débarque un beau jour de 1993, après quelques années de pérégrinations diverses, à Kodiak, l’un des principaux ports de pêche hauturière d’Alaska. Elle y passera dix ans en tant que marin-pêcheur, et c’est de cette matière brutale, exigeante et crue qu’elle extraira son premier roman, « Le grand marin », publié en 2016 chez L’Olivier. Dans un environnement différent, Linda Greenlaw avait raconté en 1999 son expérience en tant que (seule) capitaine de « swordboat » (« The Hungry Ocean »), ces palangriers de la côte est des États-Unis (dont le « Rebel », navire situé au centre du « Grand marin », est l’équivalent dans le Pacifique nord) qui sont les véritables héros des remarquables livre et film « En pleine tempête » (dont elle est d’ailleurs l’un des personnages importants). Catherine Poulain ajoute à cela le grain de folie particulier d’une étrangère, d’une immigrante illégale, et d’une femme qui doit apprendre sur le tas et à la dure, tout en bas de l’échelle, l’un des métiers les plus exigeants physiquement qui soient, au cœur d’un univers potentiellement imbibé d’alcool, de drogue, de peur, de fatigue, de désir parfois brutal et de machisme sauvage.

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Le port entier s’est mis au travail. La radio marche à fond sur les ponts encombrés, des chansons country se mêlent à la voix rauque de Tina Turner. Nous avons commencé à appâter les lignes. Le va-et-vient est incessant sur les docks. On hisse à bord des caisses de calamars ou de harengs gelés qui serviront d’appâts. Des étudiants venus de loin et qui espèrent trouver un embarquement s’offrent à travailler pour la journée.
On est complets, dit le grand gars maigre. Simon l’étudiant pose sur nous un regard froid, mais qui s’affole aux premiers aboiements du skipper. Le cousin de Jesús viendra. Luis. Et David, un pêcheur de crabes qui nous regarde du haut de son mètre quatre-vingt-dix, ses larges épaules déployées, souriant de toutes ses dents, régulières et blanches.
Nous appâtons des journées entières, debout contre une table à l’arrière du pont. Jesús et moi rions de tout.
– Mais arrêtez de faire les gosses… dit John agacé.
L’homme-lion arrive. Il monte à bord un matin accompagné du grand gars maigre. Il cache son visage dans une crinière sale. Le skipper est fier de son homme.
– Voilà Jude,  dit-il, un pêcheur de palangrier expérimenté.
Un grand buveur peut-être aussi, je pense quand il passe devant moi. Le lion fatigué est plutôt timide. Il se met au travail sans un mot. Une violente quinte de toux le secoue quand il allume une cigarette. Il crache à terre. J’entrevois son visage mangé par la barbe. Un regard doré et perçant. Je fuis les yeux jaunes. Je ne ris plus avec Jesús. Je me fais toute petite. Il est à sa place ici. Pas moi.

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Concentré sur une saison de morue noire et une saison de flétan, entrecoupées de divers petits travaux à terre, le récit, comme – dans une toute autre perspective – le « Chalut » de B.S. Johnson, propose d’abord l’immersion dans la découverte d’un métier, d’un milieu, d’un lieu, voire d’une vie à part entière, dans laquelle la narratrice initialement en fuite se glisse entièrement à l’énergie, au courage et à la rage, d’abord perpétuellement dépassée par les situations, mais si désireuse d’y arriver qu’elle surmonte les obstacles les uns après les autres, même les plus redoutables – ceux-là même qui ne sont pas toujours liés aux techniques de pêche, mais bien plutôt aux rapports entre les êtres humains. Portée par un amour aussi irrationnel que magnifique pour l’océan et pour le métier, ses rêves ayant réussi, pourrait-on dire, à transfigurer la réalité pourtant particulièrement prosaïque certains jours et certaines nuits, Lili nous offre le récit d’une initiation, d’une rencontre à fleur de peau, d’une vie instinctive et pourtant formidablement entière – dans l’un des environnements professionnels sans doute les plus difficiles au monde (les risques sont bien perçus, et omniprésents pour les protagonistes, même lorsqu’ils affectent la discrétion à leur propos – ainsi que nous le rappelle tous les ans la belle série documentaire de Discovery Channel, « Deadliest Catch »). Et pour qu’une tendresse énorme et toujours inattendue puisse surgir in fine de ces divers types de rugissements.

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Unknown

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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