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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture bis : « Le bateau-usine » (Kobayashi Takiji)

1925 : mourir à la pêche en mer d’Okhotsk pour le profit de l’armateur, et apprendre à résister.

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Le bateau usine

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Publié en 1929 au Japon, traduit en français en 2009 aux éditions Yago par Évelyne Lesigne-Audoly, puis revu pour publication aux éditions Allia en 2015, le deuxième et avant-dernier (l’auteur mourra en 1933 sous les tortures de la police japonaise) roman de Kobayashi Takiji compte à juste titre parmi les chefs d’œuvre reconnus de la littérature dite « prolétarienne ».

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« C’est parti ! En route pour l’enfer ! »
Accoudés au bastingage, les deux pêcheurs contemplaient Hakodate. La ville embrassait la mer de son corps d’escargot s’étirant hors de sa coquille. L’un des deux cracha une cigarette fumée jusqu’à la base des doigts, qui fit plusieurs pirouettes en tombant le long de la haute coque du navire. L’homme puait l’alcool de la tête aux pieds.

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Dans le Japon de l’entre-deux guerres, vers 1925, de vieux transports de troupes ou bâtiments auxiliaires, prises de guerre délabrées du conflit russo-japonais de 1905, ont été peu ou prou retapés pour être transformés en bateaux-usines pour la très lucrative pêche au crabe (destiné à la mise en conserve pour l’exportation) en mer d’Okhotsk. Dans cette zone stratégique et hautement contestée où se heurtent l’impérialisme japonais déjà en plein envol et les confins orientaux de l’encore fort jeune république des Soviets (rappelons que l’armée japonaise ne se retire de Sibérie, où elle avait lourdement soutenu les armée blanches de Semenov et Kalmykov, y compris contre celle de Koltchak, qu’en octobre 1922), la présence des grosses usines flottantes et de leurs chaloupes hauturières est un gros enjeu financier pour l’avidité des trusts impériaux et des riches hommes d’affaires japonais, tandis que leur soutien par quelques destroyers permet aussi d’affirmer la souveraineté japonaise sur la zone, où l’île de Sakhaline et les Kouriles demeurent des enjeux territoriaux importants.

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L’intendant prit la parole : « Je ne serai pas long ». Il avait une stature imposante de chef de chantier. Un pied posé sur le rebord d’une couchette, il triturait l’intérieur de sa bouche avec un cure-dents, et de temps en temps il en extirpait ce qui s’y trouvait coincé.
« Comme on a déjà dû vous l’expliquer, vous êtes embarqués sur ce bateau-usine pour des raisons qui dépassent de loin les profits d’une entreprise donnée, n’est-ce pas, c’est une affaire de la plus haute importance pour les relations internationales… Il s’agit de montrer qui est le plus fort : le peuple du Grand Empire nippon, ou les Russkofs. C’est un duel entre eux et nous ! Et s’il arrivait que – je dis bien « si » parce qu’évidemment c’est impossible -, si le Japon perdait, alors vous, fils de l’Empire, vous vous retrouveriez les couilles ballantes et n’auriez plus qu’à vous tailler le ventre avant d’aller finir au fond de la mer du Kamtchatka. On est moins grand qu’eux, mais c’est pas une excuse pour plier devant ces lourdauds de Russkofs. »

Même si l’on trouve dans ce roman les ingrédients des textes classiques consacrés à la condition des pêcheurs confrontés à la mer et à l’hostilité des éléments, de Melville à Loti, comme ceux, en partie, de plus récentes incursions dans la pêche industrielle (du magnifique « Chalut » (1966) de B.S. Johnson au « Aller simple pour l’enfer » (1998), la quatorzième enquête de Mary Lester, par Jean Failler, en passant par « L’étoile polaire » (1989) de Martin Cruz Smith, dans lequel le héros de « Parc Gorki », Arkadi Renko, se retrouve à bord d’un gigantesque navire-usine russe évoluant entre mer d’Okhotsk et mer de Béring, justement), c’est bien la présence à bord du Hakkô-maru de 400 ouvriers-pêcheurs qui transforme ce beau roman maritime en grand roman, tout court.

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Film « Kanikosen » (1953)

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Parmi les pêcheurs, il y avait des gars qui s’étaient loués dans les régions reculées de l’île de Hokkaidô pour défricher les terres pionnières ou construire les voies de chemins de fer ; d’autres étaient des « itinérants » qui avaient écumé toutes les régions du Japon, et d’autres enfin étaient de ces gars qui se contentaient de trois fois rien, pourvu qu’ils aient de quoi boire. Il y avait aussi quelques braves paysans choisis par des chefs de village bienveillants, des hommes « qui ne connaissaient rien à rien » mais « honnêtes comme tout ». – Pour leurs employeurs, mettre ensemble ces hommes venus d’horizons si divers était vraiment une bonne aubaine, car cela évitait trop de solidarité dans l’équipage. Il faut dire que pendant ce temps, les syndicats de travailleurs de Hakodate se démenaient pour infiltrer les équipages des bateaux envoyés au Kamtchatka. Ils tissaient aussi des liens avec les syndicats des régions du nord de Honshû : Aomori, Akita. Les patrons redoutaient plus que tout la mise en place de ces réseaux.

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Film « Kanikosen » (1953)

C’est dans les interstices laissés par la cruauté permanente des contremaîtres et de l’intendant, véritable maître à bord, bien plus que le capitaine, par les mauvais traitements, par l’absence d’hygiène presque inimaginable, par les maladies rampantes, par l’inanition qui guette, et par l’épuisement abrutissant, que la résistance et la révolte s’organiseront pourtant, lentement, usant néanmoins de chaque abus plus atroce que le précédent comme de déclencheurs progressifs d’une solidarité, d’une organisation, d’une communauté qui échouera peut-être – sans doute – mais qui apprendra à mieux recommencer.

« Qui a donné l’ordre de faire un détour inutile ? »
Qui a donné l’ordre ? Le capitaine n’était-il pas maître à bord ? Cette réplique stupéfiante semblait l’avoir cloué sur place. Mais il s’était aussitôt ressaisi.
« En tant que capitaine, je prends cette décision !
– En tant que capitaine ? Ah ouais !? »
L’intendant lui barrait le chemin. Debout les jambes écartées, il le toisait d’un air suffisant.
« Alors dis-moi donc, à qui il est ce bateau ? Il est à l’entreprise qui paie pour le faire marcher. Celui qui donne des ordres ici, c’est le patron, monsieur Suda. Et puis ma pomme ! Toi qu’es là à prendre des airs de monsieur le capitaine, tu vaux même pas le papier des chiottes. Tu comprends ça ? Et ne t’avise pas de t’occuper de ce qui ne nous regarde pas ! Si on t’écoutait, on perdrait une semaine ! Qu’est-ce que tu crois ? Essaie un peu de nous retarder ne serait-ce que d’un jour pour voir ! Et puis, le Chichibu-maru, il est assuré pour une somme astronomique qu’il ne vaut même pas. Ce rafiot rapportera plus en faisant naufrage.

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Adapté au cinéma en 1953 par Sō Yamamura puis à nouveau en 2009 par Hiroyuki Tanaka, objet désormais de quatre séries différentes de mangas et de trois adaptations théâtrales, « Le bateau-usine » est, depuis la crise de 2008, largement ressuscité de l’oubli relatif où il était tombé, pour devenir le livre-culte de dizaines de milliers de travailleurs précaires japonais, qui y lisent une version pas du tout aussi obsolète qu’on pourrait le penser de leurs propres conditions de vie, livrées au « bon » vouloir d’exploiteurs toujours avides et toujours prêts à enrôler l’armée de réserve des travailleurs pauvres pour contrebalancer les exigences d’un prolétariat plus installé. Roman terriblement réaliste des années 1920, il devient ainsi, par le pouvoir de la métaphore littéraire, une mini-épopée de 150 pages, éclairant, à la manière des Italiens Wu Ming de « L’Œil de Carafa » ou de « Manituana », le présent par l’histoire, la nécessité des luttes actuelles, même menées depuis le bas de la colline, par la mythologie renouvelée des luttes passées.

En prime, la postface d’Évelyne Lesigne-Audoly resitue admirablement le texte dans son contexte d’origine comme dans sa lecture actuelle au sein de la société japonaise, et permet de mieux saisir la pertinence inébranlable du roman comme son si surprenant – pour les augures commerciaux du marketing blasé – succès de librairie, au Japon comme, désormais, dans le monde entier.

– Et oui, que je te dis ! Et maintenant, si on continue à turbiner comme ça, ils vont avoir notre peau pour de bon. Si on veut pas qu’il y ait des sacrifiés, il faut qu’on se mette tous à débrayer, tous ensemble. Comme la dernière fois. Il l’a bien dit, le bègue, le plus important c’est de se rassembler. Si on avait uni nos forces, on aurait triomphé de tout, vous le savez maintenant. – Et même s’ils appellent le destroyer, on y fera face tous ensemble – ce sera le moment ou jamais de se serrer les coudes, et s’ils veulent nous arrêter, il faudra qu’ils nous arrêtent tous, sans exception ! C’est précisément ce qui nous sauvera !

Ce qu’en dit superbement ma collègue et amie Charybde 7, également présente sur ce blog, est ici. Ce qu’on peut en lire joliment sur le blog Shangols est . René de Ceccatty en parle dans Le Monde ici, Thierry Ribault en parle dans L’Obs / Rue 89 ici, Éléonore Sulser en parle dans Le Temps ici, et Didier Garcia en parle dans Le Matricule des Anges ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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KobayashiTakiji

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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