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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La confrérie des mutilés » (Brian Evenson)

La mutilation rituelle et obsessionnelle comme choix de religion et de vie. Décapant.

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La confrérie des mutilés

Publié en 2002, traduit en 2008 (dans une version étendue) au Lot 49 du Cherche-Midi par Françoise Smith, le troisième (court) roman – aux États-Unis, il s’agissait d’un « chapbook » chez Earthling Publications – de Brian Evenson, après « Père des mensonges » (1998) et « Dark Property » (2002), qui ne semble pas avoir été traduit en français pour l’instant, continuait comme ses deux prédécesseurs, et plus encore que les recueils de nouvelles de l’auteur, généralement plus foisonnants, l’exploration méticuleuse et obsessionnelle des facettes les plus sombres et les plus dérangeantes du sectarisme religieux.

Contraint en 2000 à quitter l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (plus couramment appelée « les Mormons ») après avoir eu à choisir entre écrire et y demeurer (son premier recueil, « La langue d’Altmann », ayant alarmé les responsables religieux pour ses explorations redoutables, déjà potentiellement « blasphématoires » et « inquiétantes pour un enseignant de l’université mormone Brigham Young »), Brian Evenson porte le fer et le cautère sur les plaies d’églises indistinctes (comme dans « Père des mensonges ») ou de sectes (comme ici), pour parcourir cette bien ténue frontière que devoir d’obéissance et de soumission à la hiérarchie d’une part, obsession fanatique d’autre part, tendent à brouiller la limite entre croyance personnelle et système profondément mortifère.

Ex-policier infiltré, devenu célèbre pour avoir perdu sa main face au « tueur au hachoir », qu’il a toutefois abattu après avoir lui-même cautérisé sa plaie béante sur l’opportun brûleur d’une gazinière, Kline est contacté par une secte étrange, qu’il va rapidement découvrir comme fondant sa foi et sa relation au divin dans l’offrande rituelle de propres parties de son corps, pour mener, apparemment, une enquête interne sur un crime commis au sein de la communauté. Découvrant en chemin qu’il y a bien des manières de transformer une croyance obsessionnelle en aller simple vers la folie et la mort, il devra, dans un crescendo à la fois hilarant et glaçant, se transformer en un véritable protagoniste de film d’action, ouragan de vitesse et de précision, pour échapper peut-être aux sorts variés mais peu attractifs in fine qui lui semblent promis de tous côtés.

Brotherhood

Macabre en diable, jouant à la fois avec les clichés du slasher movie et avec la pompe ritualisée et hiérarchisée à l’extrême d’églises qu’il connaît bien, Brian Evenson nous donne en effet ici un tourbillon qui oscille avec bonheur, en permanence, entre le film d’horreur et sa parodie, pour insidieusement établir la noirceur de la foi (ou de ce qui se prétend tel) lorsqu’elle « se lâche », au-dessus de tout le reste, sans pouvoir effacer aucun des travers possibles de l’humain, qui n’est, résolument, pas un saint… Simultanément profondément dérangeant et totalement jouissif dans son inventivité déjantée, voici un roman qui tranche dans le vif des certitudes.

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« Il ne comprit que plus tard pourquoi ils l’avaient contacté, trop tard pour que l’information lui soit utile. Sur le moment, tout ce que les deux hommes lui avaient dit au téléphone, c’était qu’ils l’avaient vu en photo dans le journal, avaient lu le récit de son infiltration et de son prétendu héroïsme, et comment, même confronté à l’homme au hachoir – ou plutôt « le gentleman au hachoir », comme ils préféraient l’appeler – il n’avait pas bronché, n’avait rien laissé paraître. Etait-il vrai, insistaient-ils, qu’il n’avait pas bronché ? Qu’il s’était contenté de regarder l’homme soulever puis laisser tomber le hachoir sur sa main, soudain transformée en une créature distincte, moribonde ? »

La confrérie des mutilés 2

« Il entra, trouva un interrupteur. C’était une petite pièce aveugle, meublée d’un lit étroit à une place recouvert d’une couverture râpée. Dans un coin se dressait un casier en métal. Le sol était recouvert de linoléum strié de bleu. Une ampoule nue pendait du plafond. Sur les murs, la peinture s’écaillait.
Vous êtes ici chez vous, songea-t-il.
Il referma la porte. Elle était dépourvue de verrou. Il ouvrit le casier. Des calendriers y étaient entassés ; à chaque mois était associée une femme plus ou moins dénudée, au sourire frénétique. Il lui fallut un certain temps avant de s’apercevoir qu’il manquait un pouce à la fille de janvier. Plus les mois avançaient, plus les handicaps devenaient évidents et nombreux : il manquait un sein à la fille de mars, les deux seins, une main et un avant-bras à celle de juillet. De la fille de décembre, il ne restait guère que le torse ; ses seins avaient été tranchés et elle portait une écharpe blanche en bandoulière frappée de l’inscription : « Miss Minimum ».
Il reposa le calendrier, referma le casier. Après avoir éteint la lumière, il s’étendit sur le lit, mais le visage déformé par la joie de « Miss Minimum » restait gravé dans son esprit. Celui de Ramse aussi, son oreille mutilée tournée vers lui par-dessus le dossier du siège. Son moignon le chatouillait. Il se leva, ralluma et essaya de se rendormir. »

Ce qu’en dit Éric Bonnargent sur l’Anagnoste est ici. Ce qu’en dit Paludes est ici. Et il est captivant de lire l’excellent entretien, en anglais, mené par Denis Cooper (signalé par l’éditeur, en l’occurence Claro sur son Clavier Cannibale), ici.

La version étendue, objet de cette traduction française, a été à son tour publiée avec grand succès aux États-Unis en 2009, sous le titre de la deuxième partie, « Last Days ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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