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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Sentiers sous la neige » (Mario Rigoni Stern)

Sous la blancheur de la neige, les souvenirs simples, âpres et lumineux. Un livre essentiel.

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Profondément attaché à sa région d’origine, le Haut-plateau d’Asiago, qui fut le théâtre de violentes batailles pendant la Première Guerre mondiale, et à la montagne redevenue champ de bataille pendant la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle il a combattu sur plusieurs fronts, Mario Rigoni Stern (1921 – 2008) ne se destinait pas à une carrière d’écrivain. C’est sans doute sa volonté de témoigner de son expérience de la guerre et de la détention, de combattre l’oubli par l’écriture, ainsi que son attachement à la montagne et à sa terre d’origine qui l’ont conduit à écrire et à finalement se consacrer entièrement à l’écriture à partir de 1970.

«… Comme tu es maigre, frère !», premier récit de ce recueil de seize nouvelles paru en 1998, traduit de l’italien par Monique Baccelli pour les éditions La fosse aux ours (2000), raconte le retour à pied du double de l’auteur à la fin de la Seconde Guerre mondiale depuis le camp de Prusse orientale où il était détenu jusqu’à son village natal en Vénétie, avançant en se cachant comme un animal sauvage poursuivi par ses limiers, tout en se demandant si la guerre est réellement finie.

«Désormais le Lager était loin. Il n’y pensait même plus, bien que peu de jours aient passé. Maintenant il gravissait les montagnes en direction de la frontière ; il marchait la nuit, et le jour il se terrait au bord du fleuve comme un animal nocturne. Caché dans les buissons, il fermait les yeux de temps en temps et se laissait aller à un sommeil léger, un battement d’aile suffisait à le réveiller. Pour se nourrir il détachait des branches des bourgeons d’épicéa, des feuilles de hêtres très tendres, des aiguilles de sapin qui venaient de poindre, il cueillait et portait à sa bouche des pousses de framboisier, d’églantier et de myrtillier. Il mâchait lentement en savourant les différentes saveurs, qui étaient en tout cas meilleures et plus agréables que le brouet servi par le IIIe Reich.» (… Comme tu es maigre, frère !)

Dans «Un berger nommé Carlo», Mario Rigoni Stern convoque des souvenirs plus anciens et à la première personne, ses rencontres avec cet homme, véritable mémoire vivante de la Grande Guerre, qui de la montagne connaissait « chaque tranchée, chaque emplacement de mitrailleuse, chaque abri tranché dans le roc».  La montagne est toujours présente, évoquée avec simplicité comme paysage et comme lieu de mémoire, marquée des empreintes et des traces de l’Histoire. Attentif au paysage dans ses moindres détails, Mario Rigoni Stern ébauche aussi en quelques phrases des portraits authentiques et humanistes, comme celui de ce berger qui n’avait pas besoin de savoir, pour connaître intimement la nature.

«Il ne savait pas le nom de ces montagnes, ni de celles qui étaient toujours blanches et tellement lointaines. Ou, plus exactement, il les savait tous, mais c’étaient des noms qu’il leur avait donnés lui-même, au gré de sa fantaisie, et que personne d’autre ne connaissait.»  (Un berger nommé Carlo)

Luisa, dans «Polenta et froumage, c’est bong…», se rend avec son ami dans un village d’alpage, à la demande de son grand-père, qui fut partisan en ces lieux pendant la Seconde Guerre mondiale et ne peut plus se déplacer à cause de son grand âge. Cette nouvelle émouvante, qui laisse le lecteur l’eau à la bouche et les cils mouillés de larmes, témoigne des traditions des gens de la montagne et de la volonté de les transmettre, avec les souvenirs.

On pense à la vallée de la Roya en lisant «Auberge de frontière», l’histoire d’une auberge située à cet endroit où la frontière devint front en 1915, et qui fait écho à l’«Histoire de Tönle» (1978, éditions Verdier), et aux mots de l’auteur, dont toute l’œuvre est placée sous le signe de l’absurdité de la guerre et des frontières : «La montagne unit les hommes et ne les divise pas, les cols leur servent à se rencontrer et non à se faire la guerre.»

Dans une deuxième partie, les nouvelles semblent naître d’images, remontant du plus profond de la mémoire comme des bulles d’air marin, la froideur des nuits russes, la texture variable de la neige d’avril, l’image d’une carte postale d’Asiago de la fin du XIXème siècle, une promenade imaginaire à skis avec Primo Levi ; l’écriture de Mario Rigoni Stern frappe par la précision du souvenir, par l’évocation du passage des saisons et par la qualité cinématographique des images qu’il fait naître. Marqué au plus profond par l’expérience de la guerre et le temps qui efface, le souvenir semble toujours empreint d’une tonalité douce-amère.

«Un matin ils poussèrent jusqu’à un vallon où la neige s’était accumulée et s’amusèrent à glisser comme des enfants. Entre les pins et les rhododendrons ils découvrirent les restes d’un soldat et quand ils rentrèrent à la malga ils racontèrent, tout retournés, leur découverte.» (Polenta et froumage, c’est bong… )

Dans la dernière partie enfin, l’auteur raconte les animaux du plateau d’Asiago, abeilles et chevreuils, lièvres et écureuils, l’occasion aussi de souligner les changements de la montagne, des modes de vie de ses habitants et de sa nature âpre, avec laquelle il a conduit sa vie en complète harmonie.

Sans aucune emphase, «Sentiers sous la neige» est une lecture intense, une belle porte d’entrée dans une œuvre essentielle, dont Primo Levi a dit qu’on «trouve rarement pareille cohérence entre l’homme qui vit et l’homme qui écrit, pareille densité d’écriture».

«Là-haut, la montagne est silencieuse et déserte. Le long du sentier muletier que les Autrichiens ont construit pour atteindre les environs d’Ortigara, où je trouvai un jour la pointe en fer du bergstock qui est sur ma bibliothèque, maintenant il ne passe plus personne. La neige qui est tombée en abondance ces jours-ci a effacé les sentiers des bergers, les aires des charbonniers, les tranchées de la Grande Guerre et les aventures des chasseurs. Et c’est sous cette neige que vivent mes souvenirs.» (Mes sentiers sous la neige)

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Sentiers sous la neige » (Mario Rigoni Stern)

  1. pour rester dans des histoires de neige…..

    Un second roman de Christian Guay-Poliquin, cet auteur canadien à découvrir, « Le Poids de la Neige » (2018, Les Editions de l’Observatoire, 256 p.), sorti initialement un peu plus tôt (2013, La Peuplade, 312 p.). Ecrivain québécois, né à Sant Armand, à 80 km au sud de Montréal. Etudes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). La suite ou presque, d’un premier roman « Le Fil des kilomètres » (2013, La Peuplade, 230 p.), distribué en France (2015, Phébus, 192 p.). D’après l’auteur « J’ai travaillé dix ans sur mon premier roman avant d’être accepté par une maison d’édition. J’ai eu la chance de me faire dire que ce n’était pas bon, qu’il n’était pas à point, que j’étais capable de mieux. Chaque fois, je me décourageais, et deux ou trois mois après, je reprenais mon manuscrit pour le retravailler. Ça a porté ses fruits : le deuxième livre m’a seulement pris six mois à écrire ».

    A vrai dire, il vaut mieux commencer par le premier roman, ce que je n’ai pas fait. « Le Fil des Kilomètres » c’est le début d’un cauchemar généralisé. C’est le périple d’un mécanicien qui prend la route pour traverser le Canada d’Ouest en Est pour aller au chevet de son père qu’il n’a pas vu depuis une dizaine d’années.

    Le livre commence par cinq poèmes « 1. Le Labyrinthe », « 2. La bête », « 3. L’étranger », « 4. Le Labyrinthe », « 5. Le Labyrinthe ». Avec ces passages inquiétants « Celui qui pense avancer en ligne droite trace de grands cercles concentriques. Celui qui fait demi-tour ne revient jamais sur ses pas ». Que dire de la bête « L’effet de surprise est le dernier soubresaut qu’elle accorde ». Et du mercenaire étranger qui tient à la main « une bobine de fil rouge ». Il entre dans le labyrinthe « Mais il s’agit d’une nuit sans yeux luisants, sans bruit de sabots et sans respiration qui accélère. Une longue nuit ».
    Puis commence le voyage au « Kilomètre 0 ». Le jeune mécanicien est dans son garage, victime d’une panne généralisée d’électricité. « Tout vient de s’arrêter. Plus un bruit. Il fait noir comme dans le ventre d’un moteur en panne ». « Normalement, après une coupure de courant, les génératrices prennent le relais. Mais il ne se passe rien ». Et ensuite « Mais cet après-midi, rien ». Il décide alors d’aller rendre visite à son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps « Je sors de la douche et m’essuie avec une serviette encore humide de la veille. Dans la chambre, je trouve une paire de jeans et une chemise fripée. Je m’habille en vitesse, prends un peu d’argent dans ma réserve, compte mes cigarettes, évite le miroir et détale ».
    Commence alors une longue errance en voiture. Plus il va vers l’Est et plus cela empire, comme si la panne d’électricité durait déjà depuis longtemps. Essence de plus en plus rare. Deux auto-stoppeurs, un homme, volubile et suspect, et une femme, silencieuse et mystérieuse. Le ciel prend des couleurs étranges. Dans le rétroviseur apparaît l’ombre de la Bête. Sur sa route, des villes à l’abandon, des communications coupées, des milices improvisées, une atmosphère de guerre civile.

    Captivant. « Le poids de la neige », c’est la suite, après 4736 km, et un accident alors qu’il était presque arrivé. Deux jambes fracturées, assommé par les antidouleurs, plus de notion du temps. Et de plus, il a perdu le goût de la parole. « La plupart du temps, je rêvais qu’on me tenait au sol et que quelqu’un me coupait les jambes. À coups de hache. Et ce n’était pas un cauchemar ». Un huis clos dans une même pièce. Recueilli par le vieux Matthias qui s’occupe de lui et de sa rééducation. En échange, Matthias partira au printemps dans un convoi, pour la métropole. « Tu es mon obstacle, mon contretemps. Et mon billet de retour ». Seuls dans leur cabane, naufragés dans l’hiver canadien « vingt mille lieues sous l’hiver ». Sous la neige qui n’arrête pas de tomber et de tout ensevelir. « Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu’on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d’immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous ».
    Les chapitres sont sous forme de nombres: « TRENTE-HUIT », « QUARANTE-CINQ », « CENT CINQUANTE DEUX ». Au début on ne voit pas bien où l’on va. En fait ce sont les indications données par une échelle de neige, un bout de bois gradué qui va servir de référence à la hauteur de neige. On suit donc l’enneigement et sa fonte en fin de livre. Huis clos donc que ce livre. Unité de lieu auraient dit les classiques. Tout se passe dans le village où le narrateur a vécu son enfance, chez son père, mécanicien. Et ce n’est même pas dans le village, car au début, lorsqu’il ne peut pas marcher après son accident, c’est dans la pièce de la maison avec Matthias. On croise tout de même d’autres personnes, qui amènent nourriture et aide. Jude, Joseph, José, la belle Maria, vétérinaire et source de fantasmes pour le narrateur. Mais on ne fait que les croiser. Ils disparaissent aussi vite. De façon surprenante, on les reconnait de loin. Maria à son manteau rouge, ou un autre au manteau turquoise. Des touches de couleur sur le blanc de la neige.
    Et puis le printemps arrive, enfin plutôt la fonte des neiges. La panne d’électricité dure toujours, sauf peut être autre part où les gens ont réussis à rebrancher les éoliennes. L’essence est encore plus rare. Mais le dialogue s’est petit à petit instauré entre Matthias et son convalescent. Ils jouent maintenant aux échecs. « Avec un type comme toi, relance-t-il, ça n’aurait pas fonctionné. On aurait été découverts ou on se serait entretués. Personne ne peut survivre avec quelqu’un qui refuse de parler ».

    Bref un roman où il ne se passe pas grand-chose. A moins que cela ne soit une évolution intérieure. « Pour survivre, ils devaient affronter ensemble le froid, la faim et l’ennui. Ainsi, ils avaient très vite compris que la tâche la plus importante était sans contredit celle de raconter des histoires ». La fin de l’histoire, que je ne déflorerai pas, est également bizarre. En fait on se demande si ce n’est pas le prélude à une suite. On sait que le premier livre a pris 10 ans à l’auteur, et le second 6 mois seulement. On se demande si un troisième livre ne sortirait pas en fin d’année. Il est vrai que l’on ignore le sort des différents personnages qui passent, viennent et vont. Qu’en est-il de la panne ? Des autres habitants du village ? Matthias va-t-il enfin retrouver sa femme à qui il a promis de rendre visite.

    Quoiqu’il en soit, n’oubliez pas de fermer la porte après avoir fini le livre. il fait froid dehors.

    A propos lu dans un journal du matin
    Météo : la France s’apprête à connaître une vague de «grand froid»
    Dès lundi prochain et pour plusieurs jours, un air glacial venu de Russie fera plonger les températures entre -5 et -10°C le matin.

    les québecois vont encore se moquer de nous

    Publié par jlv.livres | 26 février 2018, 08:13
  2. Merci Jean-Louis, je viens de lire « Le poids de la neige », avant « Le fil des kilomètres » qu’il me reste donc à découvrir.

    Publié par Charybde 7 | 26 février 2018, 09:08

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les lectures les plus marquantes de Charybde 7 en 2017. | Charybde 27 : le Blog - 18 mars 2018

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