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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Mon prochain » (Gaëlle Obiégly)

Réinventer l’écriture en observant l’autre.

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«J’ai l’impression que je ne fais pas partie du monde. Il est derrière une paroi. Si j’osais la percer, mais avec quels outils, des tamanoirs, des éléphants, des guêpes géantes et d’autres créatures avec lesquelles je n’ai jamais été en contact s’élanceraient sur moi. Je n’ai pas vécu de catastrophes. Il m’arrive d’entrer dans des individus agenouillés sur les trottoirs de la ville. Il m’arrive aussi d’entrer dans des personnes figées au bord des chemins qui nous lient. Alors, le monde vient en moi, il me dévaste, il m’éclaire en même temps. Le monde comme un fantôme passe par mes fissures. Sinon, je ne peux pas le sentir. Sinon, je suis inhumaine, j’ai la maîtrise.
J’observe les gens ordinaires jusqu’à l’apparition d’un être qui tend la main, qui prononce une phrase inouïe, qui demande un service ou rien, qui, fluidement, vient me chercher par la fissure.»

En retrait par rapport au monde, la narratrice de «Mon Prochain», huitième livre de Gaëlle Obiégly paru en 2013 chez Verticales, s’y laisse dériver, et porte sur la société et sur son prochain un regard qui par ces fissures est d’une acuité extrême. Occupant habituellement des petits boulots, elle reçoit une lettre du directeur d’un journal qui souhaite l’employer comme pigiste. Elle accepte mais ses tentatives pour écrire des articles sur un sujet précis aboutissent toutes à des échecs. Pourtant et de manière inattendue, les voyages (à Los Angeles, à Dublin, en Turquie) et les rencontres au fil desquels elle se laisse porter sans aprioris lui permettent de développer un rapport sensible et sans entraves au monde, et de faire aboutir une nouvelle puissance d’être et d’écriture.

«Ma vie se constitue par l’observation de celle des autres. J’existe dans les creux qu’ils me laissent. De la même manière que je glisse mon corps dans les vêtements dont ils ne veulent pas, ou dont ils ne veulennormelt plus, j’emprunte des voies insignifiantes, méprisables, condamnables que dorénavant je choisis. Mon Prochain est un champ d’expérience.»

® Diana Michener

Il n’y a rien de convenu dans la littérature de Gaëlle Obiégly : dans ce récit à la structure singulière, une collection de personnes et d’instants se succèdent, qui ont touché la narratrice, comme cet homme en pull rayé qui balaie la cour de son entreprise, ou encore Daniel rencontré au zoo de Dublin. L’écriture par fragments peut sembler déroutante et pourtant l’architecture finement agencée de ces fragments en apparence disjoints permet d’évoquer avec beaucoup de justesse et d’humour, à travers la dérive et la rencontre imprévue avec des inconnus, une certaine forme de rapport au monde, libre et sans préjugés, loin de la vie dans la cage (au travail), de la vie encombrée par les machines et les technologies, de la famille, loin des normes et des habitudes bourgeoises qui amoindrissent la puissance, ce que la narratrice appelle le génie.

«Je nomme génie ce qui convoque l’individu à lui-même.»

À Los Angeles, elle prend en auto-stop un adolescent fugueur dont elle a rencontré le père quelques jours plus tôt, et qui s’est enfui pour échapper à l’emprise d’un certain Pinceloup, jeune homme accusé de meurtre et personnage récurrent du livre. Accusé de meurtre, un fait divers terrible imité d’une fiction, Pinceloup apparaît comme l’extrême exemple de l’échec à s’intégrer dans un cadre social et familial, en société.

® Daniel Canogar

Gaëlle Obiégly invente et façonne une narratrice qui lui ressemble. Cette femme, dont la meilleure amie s’appelle aussi Gaëlle, observe et se confronte au monde plutôt qu’elle ne s’y conforme ; sa réinvention du rapport au monde évoque le travail d’une artiste plasticienne, qui engagerait tout son corps dans cette expérience.  Déconcertant et fantasque, impressionnant de poésie et d’inventivité, «Mon prochain» souligne les ratages malheureux ou fructueux, et en premier lieu celui d’écrire sur un sujet et dans un cadre préétabli. Sous les hasards de la dérive, avec des variations évocatrices des textes d’Antoine Mouton, Gaëlle Obiégly réussit un texte en forme de prolifération songeuse distillant la dureté sociale et l’absurdité des normes, jaillissement multiple, rébellion poétique et souvent très drôle contre toute contrainte.

«A los angeles, dans le vent tiède, devant l’aéroport, j’ai allumé une cigarette. Les regards réprobateurs m’honoraient. Mon Prochain fouillait dans les poubelles, à lui personne ne prêtait attention. On me toisait à cause de la cigarette, la cigarette est scandaleuse. Mais pas la misère de Mon Prochain.»

«Le secret d’une longue vie réside dans la nonchalance, celle de la tortue par exemple. Celui qui vit à toute allure meurt tôt. Selon le biologiste, il faudrait ne pas trop courir, ne pas trop consommer. Plus on consomme, moins on vit. C’est une vérité scientifique. C’est une mise en garde révolutionnaire.»

Ce qu’en dit Emmanuelle Caminade de manière juste et sensible sur L’Or des livres est ici.

Gaëlle Obiégly sera l’invitée de la librairie Charybde le 27 septembre prochain en soirée comme libraire d’un soir et nous nous en réjouissons.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Mon prochain » (Gaëlle Obiégly)

  1. Traduction ou translation ? A propos de réinventer l’écriture

    J’utilise ici le terme anglais, mais qui en français donne un nouvel éclairage à la traduction. En fait je voudrais rassembler diverses impressions suite à des lectures ou relectures récentes. L’idée m’en est venue suite à la publication du superbe « Cordélia la guerre » de Marie Cosnay (2015, l’Ogre, 368 p.) que j’ai relu suite à la sortie de « We That Are Young » de Preti Taneja, (2017, Galley Beggar Press, 503 p.), certes non encore traduit. Voir ce que j’en disais sur le site de la librairie Charybde. (C’était à propos d’un roman d’Emmanuel Ruben, qui n’a rien à voir) https://charybde2.wordpress.com/2017/08/17/note-de-lecture-sous-les-serpents-du-ciel-emmanuel-ruben/

    Dans ces deux livres, les auteurs s’emparent du « Roi Lear » du grand William. Ce qu’ils en font, certes n’est pas conforme aux mœurs habituelles de la traduction, mais plutôt de la translation (faire passer une chose d’un lieu à un autre). Le résultat, pourvu que l’auteur ait un peu de talent, est quelque chose de superbe. Bon, dans ces deux cas, on reconnait tout de même le vieux roi, tout puissant, mais déclinant, rendu infirme par ses filles et gendres qui n’attendent que la chute du fruit trop mûr. Par contre le reste du texte a peu de rapport avec le royaume britannique, un quelconque roi aveugle de Paphlagonie ou même avec la traduction qu’en a faite Victor Hugo. Le maniement de la langue et le climat politico-onirique font le reste.

    «We That Are Young » de Preti Taneja, est un premier roman écrit par cette auteur née en Angleterre de parents indiens, mais qui a passé sa jeunesse à Delhi. C’est l’histoire d’une famille, enrichie (fortement) autour du patriarche Devraj avec ses filles Gargi, Radha et Sita, son bras droit Ranjit et son fils Jeet. L’histoire commence à bord d’un vol dans lequel Jivan, fils batard de Ranjit, retourne en Inde et redécouvre la famille, se souvenant d’avoir joué avec les sœurs. La Compagnie (la majuscule est importante) fondée par Devraj Bapuji, est à l’origine de toute la richesse de la famille, formant une caste à elle seule. « Au centre, la Compagnie est un emploi familial traditionnel. C’est pourquoi nous sommes toujours restés dans le cadre de la nation. Quoique l’on investisse à l’’étranger, notre vision est focalisée ici, sur le peuple indien ». Mais on comprend vite que c’est plutôt du coté des nantis que cela se passe. Sita revient de Cambridge où elle s’est graduée, ce sera Cordelia. Les deux autres filles Gargu et Radha (Goneril et Réjane) sont mariées, l’une à Surenda, plutôt passif, la seconde à Bubu l’ambitieux. Radha, roule en voiture climatisée mais « passe son nez à la fenêtre pour sentir l’air ». Elle mendie aussi sa nourriture. Sita, elle refuse de se soumettre au mariage que son père veut lui imposer. Le fils batard, Jivan est de retour des Etats Unis, où sa mère a du aller quand son état est devenu gênant pour Ranjit, celui qui tire les ficelles. Bref, tout ce petit monde s’agite.

    « Cordélia la guerre » de Marie Cosnay (2015, l’Ogre, 368 p.). Tout commence par une voiture, une Cadillac, à demi brûlée découverte dans une zone frontalière, près des Trois Fourches. Une femme a disparu, sans doute cette amnésique que l’on découvre plus loin. Avec elle des rubis, synthétiques. Dans quel but ou pour quelle utilité, laser de puissance plutôt que supports en mécanique horlogère. Enquête policière presque banale, menée par Ziad Zerdouni, Gérard Durruty son chef, Zelda et Ximum, le médecin légiste. Puis très vite interviennent Kent le barbu, et son fils (de la main gauche) Ed dit Prépa Sup de Co Erasmus à Shanghai. L’autre c’est Ed le légitime ou Tom de Bedlam. En plus il y a Glouc et les filles Goneril et Régane. Cordélia est vêtue de blanc, non pas de probité candide et de lin blanc comme diraient certains. Bien entendu, il y a le vieux lion. « La vie est mal fichue. Vingt ans et la vie si mal fichue. La queue d’un dragon. Rien à en tirer sauf un fil de conscience ». Il a jeté un rubis sur la table « Alors ma fille ? » et Cordélia répond « Rien / Rien ne peut venir de rien ».
    Tout ce joyeux monde se côtoie, se hait se quelquefois se tue. Albany, dit Al, l’époux de Goneril « c’est bien de savoir son nom, c’est bien de noter ici qui fait quoi et comment ». Cornouailles, le mari de Régane, n’a pas de chance, on « enfonce un couteau entre les omoplates de M. Pétrole ». Régane ramasse son mari. « Elle pense : veuve, je suis veuve, le jeune Edmond est à moi ». Il n’y a que France, le mari de Cordélia qui ne meurt pas encore. On constate bien que Shakespeare n’est pas trahi, c’est bien le seul.
    Et « C’est la guerre.les bois murmurent. Un jeune homme, tatouage sur l’épaule, passe d’arbre en arbre ». C’est Tom, l’ex flic, « il s’est fait tatouer un beau dragon sur l’épaule gauche ». Il voit passer Lear dans le bois. « Se jouxtant presque, deux palais cubes et lumières, entre ciel et gazon fleuri » avec « leurs fresques, leurs jardins à cyprès et leurs piscines à remous ». Ce sont ceux de Lear et de Glouc. Puis il y a le fleuve. « Le silence était total. Plus un oiseau plus un hibou nulle part plus un lion ni un ours ». « Le fleuve donc. On ne peut plus dire vague ; ça ne flue plus ; ça ne charrie plus mais se soulève horizontalement ».
    Tout cela pour en arriver à la troisième partie. « Tout a commencé ou recommencé quand on a trouvé ou retrouvé un peu partout, dans les camps et les bois libres, de ces hiboux accrochés aux troncs d’arbre. Jamais on n’en a vu autant ». Et puis « On aurait pu choisir le cyprès mais non , l’ouest en beauté, les pieds à l’ouest et tu as les fleurs qui viennent, c’est Noël ». Il s’agit là, tout de même, d’une écriture très élaborée.
    Presque à la fin de l’ouvrage, cet autre passage qui résume l’écriture tout en finesse. « Le souvenir, par-dessus tout, de Cordélia, la longue robe déchirée de Cordélia, son assurance, le lac, la baignade de Cordélia à qui il annonce que son père est vivant, mal en point mais vivant, alors qu’elle sort de l’eau, nue, elle bondit ».

    A vrai dire, ces deux translations me plaisent beaucoup, tout comme j’avais aimé la pièce éponyme, jouée par la compagnie de Nikolaï Kolyada, basée à Ekaterinbourg, lors d’un Festival Passages du théâtre à Nancy et dédié aux troupes de l’Est. Il est vrai que le décor comprenait des os de bovins, récupérés dans les poubelles, faute de moyens plus importants. Comme quoi le talent peut remplacer le décor.

    Autre texte, celui « Le Roi Lear » retraduit par Olivier Py pour le Festival d’Avignon (2015, Actes Sud Papiers, 112 p.). Olivier Py rêvait de mettre en scène Shakespeare, et en particulier « Le Roi Lear ». Auparavant, il a retraduit « Roméo et Juliette » (2011, Actes Sud Papiers, 112 p.). Pendant un an, il s’est attelé à une retraduction de la pièce en vers libres, avec quelques citations actuelles. Le but étant de restituer le mécanisme fatal qui s’engage après que le roi ait demandé à ses trois filles laquelle lui exprimera le mieux son amour « Laquelle de vous m’aime le plus ? ». C’est évidemment la question piège, et ceci afin de partager son royaume. « Je veux donner la meilleure part / A celle qui fera du langage l’égal de la nature ». Pour l’instant, on reste près du texte original.
    Il monte ensuite la pièce pour l’ouverture du Festival d’Avignon en 2015. Et dès lors, deux conceptions s’opposent, le texte et la mise en scène. Deux heures cinquante de spectacle, pendant lesquelles les acteurs braillent et que restent allumés les néons d’une phrase de Lear à propos de Cordélia « Ton silence est une machine de guerre ». Car dans le reste de la pièce elle est silencieuse, contrairement au texte d’Olivier Py. Edmond, le fils bâtard de Gloucester arrive en moto pétaradante avec un casque intégral rehaussé de deux cornes de bélier. Derrière lui, une fille en robe rose bonbon. La première à s’exprimer, Goneril s’enflamme « Mon amour est plus grand que le pouvoir des mots ». Régane, la deuxième, aussi bavarde que l’aînée, surenchérit « Je ne connais rien de plus grand dans mon âme. / La joie de vous aimer suffit à mon bonheur ». Cordélia est représentée par une jeune danseuse classique en tutu blanc. Elle se met un bandeau autocollant noir sur la bouche quand ses sœurs viennent témoigner leur amour pour le Roi. C’est ce silence de Cordélia qui est important pour Olivier Py, résumé par « Ce que l’on ne peut dire, il faut le taire » de Ludwig Wittgenstein, prononcé par Cordélia dès la première scène.
    Un second néon s’allume qui affiche simplement « Rien » au milieu d’une palissade mobile couverte de lettres sans sens explicite. Il n’y a plus de langage possible. Le tout se fissure progressivement, laissant apparaître un tas de terre noire. C’est le partage du royaume. «Rien ne naît de rien. Dis autre chose». La suite du spectacle se partage surtout entre les ébats de l’ainée, en maitresse sado-maso,et ceux de sa cadette, toutes deux en robes rose bonbon. Puis, il y a irruption de soldats armés avec son et éclairs. «Le pouvoir n’est rien d’autre que la loi du plus fort», dit Lear, qui cite ensuite Mallarmé «Le néant parti, reste le château de la pureté»
    A lire le texte d’Olivier Py, on retrouve la voix de Cordélia tout au long de la pièce. Jusqu’au délire de son père « Accordez l’instrument de sa raison perdue / et sauvez cet enfant qui a été mon père ». Oubliées elles aussi la moto de Gloucester et les robes roses de Goneril et Régane. Reste le langage du Fou « Ferme ta gueule mon mignon / Si tu veux grader ton pognon. […] Laisse les putes et la bouteille / Si tu veux garder ton oseille ! ». Il est vrai que les paroles de Kent et de Cornouailles ne sont pas tirés du « Langage et Pouvoir Symbolique » de Pierre Bourdieu (2014, Points Essais, 432 p.).
    Grand décalage donc entre la pièce et le texte. Sans doute fallait-il mettre en valeur certains passages, ou certaines idées fortes du texte originel. Traduction jugée souvent « brillante sur le papier ». Olivier Py s’en explique en voulant montrer et « dire son dégoût du triste jeu politique, de la balkanisation du monde et des êtres ». Son interprétation du silence de Cordélia est également très fort dans la pièce, mais mal comprise ou mal introduite auprès des spectateurs par la fille bâillonnée. C’est bien le sens voulu par Shakespeare lorsqu’il se réfère au Roi Leir. Double méprise entre les trois filles, et entre les deux fils Edgar et Edmond, le bâtard. Qui va trahir qui et quelles vont être les alliances, forcément passagères pour la prise du pouvoir. Dommage que l’outrance de la pièce ait pu pousser la comédie au Grand Guignol.

    Dans le même ordre d’idées, la ré-écriture du mythe de Faust a pu donner lieu à des variantes à partir du texte originel, soit allemand avec « Historia von D. Johann Fausten » (1587, Jean Spies, Frankfort am Main), d’auteur inconnu, soit anglais avec « La Tragique Histoire de Docteur Faustus » de Christopher Marlowe (1988, Les Belles Lettres, 148 p.). On a alors les divers Faust, dont les trois successifs de Johann Wolfgang von Goethe, en fait sans beaucoup de créativité, ou de Friedrich Maximilian Klinger, même commentaire, comme la plupart des autres romantiques allemands sur le sujet. Il faut attendre Karl Kraus et « Les Derniers Jours de l’Humanité » (2005, Agone, 787 p.) pour avoir enfin du nouveau, et surtout Else Lasker-Schüller et son « Ichundich » soit « Moietmoi » (1990, Christian Bourgois, 124 p.). Que vient faire là cette expressionniste allemande, plus connue par sa relation avec Franz Marc et son cheval (ou son piano) bleu. Déjà la couverture du livre de chez Christian Bourgois, tirée d’un photomontage de John Heartfield, montre Hitler avec la barbe de Karl Marx. Le livre décrit ensuite le drame, au cours duquel Joseph Goebbels s’écrie « Heil Hitler ! Mon espérance et mon soutien » et que Baldur von Schirach s’exclame « Adolf, Adolf, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». On voit tout de suite que Faust et sa Marguerite sont quelque peu bousculés. Et à nouveau, la surprise vient de hors d’Europe avec la pièce (ou plutôt les trois pièces) de marionnettes de Jane Taylor qui témoignent de la situation post-apartheid en Afrique du Sud, après la « Truth and Reconciliation Commission, TRC » montées par William Kentridge en 1995, avec la «Handspring Puppet Company» basée à Capetown, RSA, en association avec «The Market Theatre» de Johannesburg, RSA. Lire à ce propos de Jane Taylor « Ubu and the Truth Commission » (2007, University of Cape Town Press, 96 p.). Vrai-faux safari avec un Pa Ubu et une Ma Ubu pour faire couleur (pas très) locale et une marionnette en forme de chien blanc qui se charge de l’âme de Faust. Le « diable n’est pas noir mais blanc ».
    Autre ré-écriture, celle là plus connue, celle de James Joyce avec son « Ulysse », ou celle moins diffusée de Julian Rios et de son « Chez Ulysse » (2007, Tristram, 254 p.). C’est oublier un peu vite Jorge Luis Borges, et ses réminiscences de Dante, ou dans « L’Aleph » (1977, L’Imaginaire Gallimard, 224 p.) et autres textes. Mais sur le livre de Joyce, tout a été dit ou presque, et peu a vraiment été lu.

    Texte qui se prête également à la traduction et à l’imagination, «Les Métamorphoses » d’Ovide. Il couvre pratiquement toute la mythologie grecque, de la Création « Mon projet et du début du début du monde / Jusqu’à mon temps, faites courir un poème sans fin » jusqu’à Pythagore et même César ou ses descendants. « Auguste ira s’asseoir parmi les dieux ! Et qu’alors il reçoive et accueille les vœux des mortels ». Ce sont au total une bonne quinzaine de ces dites métamorphoses, plus précisément 15 livres et quelques 12000 vers. Il existe plusieurs façons de traduire cet ensemble. Soit en suivant le texte et les transformations successives de Narcisse, Io, Persée ou Arachné. Mais il faudra attendre octobre 2017 pour bénéficier de la traduction de Marie Cosnay (2017, Editions de l’Ogre, 528 p.). En fait, trois des quinze chants ont déjà été publiés dans « D’Orphée à Achille » (2011, Nous Nobis, 109 p.), plus quelques fragments ici ou là. A chaque fois c’est une traduction très proche du texte latin, dans une langue moderne, mais sans coller aux règles de versification française. Cette dernière, avec ses rimes, dénature quelque peu le texte originel. On reste donc très proche de l’esprit même de l’auteur, mais avec une langue moderne. Pour en revenir aux diverses (més)aventures de Io ou d’Arachné, entre autres, il existe il est vrai d’autres versions. Pour Arachné, on pourra toujours se référer à « Quand sort la recluse » de Fred Vargas (2017, Flammarion, 480 p.), pale introduction aux octopodes. Les araignées recluses, ou araignées violonistes, « loxosceles reclusa » n’auront plus (ou moins) de secrets, mais en échange, l’auteur abreuve de la recette de la garbure. Attention, en plus du chou, il convient d’ajouter de la viande, canard confit ou jarret de porc. Voilà qui devrait plaire à Marie Cosnay. Quant à Io, la pauvre, elle a connu un sort peu enviable, tombée de son statut de maîtresse de Zeus à celui, il est vrai pipolisé, de star des mots croisés. Depuis Georges Perec et son « n’a pas aimé sa nouvelle robe », Jacques Bens avec « alla de mâle en pis » ou Michel Laclos qui la traite de «vieille vache», les trouveurs de définitions ne sont pas restés les pieds dans les mêmes sabots. Il est vrai qu’elle a eu sa période de gloire, en tant que satellite de Jupiter (toujours cette dépendance à Zeus), avec la découverte d’un volcan actif crachant du soufre liquide et gazeux sur son sol.

    Ne pas confondre avec « Des Métamorphoses » de Marie Cosnay également (2012, Cheyne Editeur, 96 p.). On y parle aussi de métamorphoses, celle de Kemal, de Phil Star ou de Marilyne Peau. On a le choix, d’ailleurs, on ne sait plus très bien qui est qui et qui sera quoi. C’est publié dans la collection « Grands Fonds » de Cheyne, quelques livres par an, mais tous superbes. J’aurai sans doute du mal à m‘en séparer, sauf si l’occasion se présente. Toujours de Marie Cosnay, et qui n’a rien à voir « André des Ombres » (2007, Editions Laurence Teper, 172 p.), très beau livre sur la guerre de 14, un des rares qui fasse passer une émotion.

    Autres translations remarquables, celles axées sur uniquement un personnage, par exemple issu des Atrides, famille exemplaire, ou de l’Iliade, avec ses multiples développements. Il faut citer ici le très beau et poignant « Antigone » de Henri Bauchau (1997, Actes Sud, 368 p.) et bien entendu celle, « Antigone », de Bertolt Brecht (2000, L’Arche, 84 p.) ou les différentes Médée, que ce soit celle de Hans Henny Jahnn « Médée » (1998, José Corti, 128 p.), de Christa Wolf« Médée » (2001, Stock, 289 p.), ou de Pier Paolo Pasolini « Médée » (2002, Arléa, 167 p.), pour n’en citer que quelques unes. Ces versions sont toutes différentes, chacune ayant son histoire propre et ses relations à ses enfants spécifiques. Ne serait-ce que par la référence, pour Brecht, à la chute du IIIème Reich, piètre comparaison avec le royaume de Thèbes. Tant que l’on y est pourquoi pas un Laïos moustachu, ou son fils, non pas aveugle, mais avec un œil de verre, vestige des guerres coloniales, ou même moustachu avec une frange. Bref que des grands textes. Pour Thésée ou le Minotaure, on dispose également d’un très important choix entre les différentes versions et adaptations. Mais j’ai un faible pour deux d’entres elles que sont les versions d’Anne Parlange « Le Souffle du Minotaure » (2002, Buchet Chastel, 334 p.) et surtout celle de Philippe Bollondi « Ariane dans le Labyrinthe » (2015, Le Nouvel Attila, 252 p.). Replacer le mythe dans un parc d’attraction moderne, déjà, il fallait le faire. De plus c’est le plus grand de toute la Crète. On y croise un Minos vieilli, quasi sénile. Pasiphaé a sombré dans l’alcool. Autour d’eux, Dédale, le communicant, a pris du galon. Survient Thésée « En toute modestie, je viens proposer mes savoir-faire de héros grec, afin de vous débarrasser de la bête immonde ». On dirait une promesse électorale.

    Maintenant, on dira ce que l’on voudra sur la traduction-translation. Faut-il absolument vouloir « moderniser » les textes anciens ? Je ne crois pas, les dépoussiérer, certainement. Retrouver l’esprit initial de l’auteur, bien entendu et le transmettre dans une langue moderne, si possible le plus près du texte, malgré des effets de style parfois surannés. Ceci dit, et c’est ce qui fait la force des mythes, les textes initiaux sont à connaître. Mais fournir quelques références supplémentaires, avec des points de vue variés, cela fait partie des bonheurs de la lecture. Qui ne peut oublier « la fille de Minos et de Pasiphaé » ou « tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth » du temps où l’on écrivait en alexandrins. Un peu comme le bercement du tac-tac-tac des trains d’antan. Dans les TGV de nos jours, le trajet est si court que l’on a plus le temps de dormir. Ni même celui de lire.

    Publié par jlv.livres | 10 septembre 2017, 18:04

Rétroliens/Pings

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