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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’homme couvert de fourmis » (Pascal Gibourg)

Myope et parcellaire, mais néanmoins joliment poétique, une introduction à Antoine Volodine qui vaut comme invitation à aller (beaucoup) plus loin.

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Sous-titré « Dissolution et renaissance chez Antoine Volodine », ce bref essai de Pascal Gibourg paru chez publie.net en mai 2017 est la version papier légèrement remaniée d’un texte disponible en ligne depuis 2009.

Sans doute portées par un projet critique politique et littéraire nettement moins ambitieux et nettement moins complet que l’exceptionnel « Volodine post-exotique » (2007) de Lionel Ruffel, ces 70 pages n’en présentent pas moins l’énorme mérite de proposer une ligne de conduite poétique accessible  – même si à mon sens elle n’est pas dénuée d’erreurs flagrantes et de raccourcis potentiellement dommageables – pour pénétrer dans les complexités apparentes et dans les richesses indéniables de la littérature post-exotique d’Antoine Volodine et de ses hétéronymes Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Elli Kronauer.

Le monde de Volodine est plongé dans un état de profond délabrement mais il n’est pas avare, des trésors gisent sous les gravats, des beautés sommeillent sous les toiles d’araignée. L’amour côtoie la mort et y resplendit d’autant plus que sa flamme est éphémère, un éclair ou un flash. C’est juste qu’il y a beaucoup de méchants qui empêchent de vivre. C’est vrai aussi que la lutte y est désespérée. Les chamans ont encore du pouvoir mais ils n’ont pas les moyens de vaincre le mal. Le mal prospère, comme dans le vrai monde. Et c’est pourquoi après avoir été classés en science-fiction, les livres de Volodine ont rejoint la littérature dite « générale ». On s’est aperçu que c’était vrai, que l’autre monde c’était là, ici où je me tiens. L’auteur n’en continue pas moins de se démarquer de ses confrères. Dans le paysage littéraire européen, Volodine est à part. Son œuvre brille d’un éclat qui fait le vide autour. Ou la nuit. Seule une masse informe recouverte de suie s’agite dans un recoin. Nous y sommes. C’est cela Volodine, la noirceur élevée au rang de vision, d’expérience, de puissance et de vie.

Plutôt qu’une véritable analyse ( de toute façon vouée à l’échec en 70 pages, ne nous y trompons pas) ou qu’une véritable mise en perspective (les biais personnels de l’auteur et ses lacunes – acceptables en général, mais douloureuses sur quelques points précis – dans le parcours d’ensemble de l’œuvre ne la permettent guère), j’aime à voir plutôt dans « L’homme couvert de fourmis » une invitation à creuser bien davantage le post-exotisme, à en parcourir sans relâche la multiplicité des formes et des procédés, à traquer la vie politique qui sourd avec force sous les sombres oripeaux ornant ici la plupart des façades. Évoquant au pas de course, dans sa première partie, « En quoi la fable est politique« , « J’entends des voix », « La langue des noms », « Vérité, artifice et travail de sape » ou encore « Sur un procédé : la liste », Pascal Gibourg élague beaucoup et se fourvoie souvent, mais le fait dans un respect authentique – me semble-t-il – de la spécificité post-exotique, et c’est déjà beaucoup.

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Tout est trou. Le corps, le temps, l’espace, découpé, fragmenté, traversé, déchiré. On passe d’un plan à un autre, on traverse le sol, les murs – puis plus, quand la porte est redevenue mur, quand elle s’est fondue dedans, redevenue imperceptible, infranchissable. C’est qu’avant d’être porte la porte était mur, et n’étant jamais sûre de ne pas devoir rejoindre son passé, il se peut que la brèche redevienne chemin sans issue, impasse. On ne traverse pas l’espace sans traverser le temps, on enjambe des générations, on survole des époques : foudroiement, pétrification. L’histoire est convoquée, actualisée, pulvérisée. Tout est poussière, tout est suie. Une condition semble être au cœur de tous ces phénomènes : l’amnésie, volontaire ou non, parfois pratiquée sur l’esprit rebelle qu’on cherche à décerveler.

Si pour moi Pascal Gibourg est ici beaucoup moins convaincant (dans sa compréhension esthétique et politique du travail d’Antoine Volodine) que dans sa belle fiction « Rêve d’épingles », par exemple, il trouve néanmoins une belle justesse lorsqu’il aborde les thèmes les plus intimes et les plus humains, au fond, qui parcourent l’œuvre : la souffrance, l’amour et la croyance. C’est ainsi dans sa deuxième partie (surtout à propos de flambulance, d’amnésie et d’animal, car à propos de chamanisme, l’auteur introduit aux forceps une dimension mystique nettement absente du travail d’Antoine Volodine, hors le décorum nécessaire à une mise en place correcte de la jubilation du désastre) et dans sa troisième partie (à propos des formes de couple et d’accouplement, de beauté et de désillusion) que Pascal Gibourg développe le plus d’empathie avec le post-exotisme. L’ultime chapitre, récemment ajouté, traite de « Terminus radieux », publié en 2014, et, s’il en fournit un « pitch » intéressant, en rate toutefois la plupart des enjeux, ne parvenant visiblement pas à gérer l’écriture en strates et en spirales de cette somme subtilement référentielle et plus bizarrement enjouée que jamais.

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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