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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Titus dans les ténèbres » (Mervyn Peake)

Une curieuse novella qui saisit l’essence monstrueuse du cycle Gormenghast

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Les cérémonies de la journée étaient terminées. Le Garçon était épuisé. Le rituel, tel un char absurde, avait avancé de quelques tours de roue – et la vie naturelle de la journée en avait été meurtrie et broyée.
Seigneur d’un domaine tourelé, il n’avait pas d’autre choix que d’obéir au doigt et à l’œil à ces personnages officiels dont la tâche était de le guider et de le conseiller. De le diriger ici et là à travers les labyrinthes de sa ténébreuse demeure. D’officier, jour après jour, au cours de cérémonies archaïques dont la signification avait depuis longtemps été oubliée.
Les traditionnels cadeaux d’anniversaire lui avaient été présentés par le maître du Rituel sur le traditionnel plateau d’or. De longues files de domestiques, de l’eau jusqu’aux genoux, étaient passées devant lui tandis qu’il avait dû rester assis, heure après heure, au bord de ce lac infesté de moucherons. Toute cette affaire aurait mis à l’épreuve la patience d’un adulte de tempérament égal – pour un enfant c’était un véritable enfer.

Écrite à une période indéterminée mais publiée pour la première fois en 1956 (et traduite en français en 1995 par Bernard Hoepffner chez Joëlle Losfeld), cette curieuse novella semble s’inscrire dans certains replis secrets du deuxième tome de la fabuleuse trilogie de Mervyn Peake, « Gormenghast » (paru en 1950), et préparer insidieusement l’avènement du troisième, « Titus errant » (paru en 1959, alors que la maladie commençait déjà à ronger l’auteur).

En 100 pages à peine, voici donc une incursion sauvage au cœur des rituels pesants du labyrinthique et monumental château de Gormenghast, un aperçu cinglant de ce qui peut se développer dans la tête de Titus, jeune maître des lieux, et un cauchemar éveillé à propos de ce qui pourrait bien rôder dans le vaste monde s’étendant potentiellement au-delà des murailles étouffantes et néanmoins protectrices (jusqu’à un certain point seulement, comme le savent bien les lectrices et les lecteurs de la trilogie).

 

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Mais un autre trait caractérisait ce Garçon qui brûlait de s’en aller. Quelque chose de glacial, de sorte qu’au moment même où tout son corps tremblait et criait, son esprit réagissait de manière beaucoup moins enfantine. Il lui était difficile de décider s’il valait mieux tenter de trouver la liberté immédiatement et de jour ou pendant les longues heures de la nuit. À première vue, il paraissait évident qu’il lui faudrait attendre le coucher du soleil et, demandant à la nuit d’être son alliée, trouver un passage dans les couloirs de la forteresse pendant que le cœur du Château dormait pesamment, pris dans l’étreinte du lierre, comme dans un voile amer. Se faufiler dans les allées labyrinthiques qu’il connaissait si bien pour émerger dans les espaces venteux, sous les étoiles, plus loin… encore plus loin…
Mais, malgré les avantages évidents et immédiats d’une évasion nocturne, il y avait aussi le terrible péril de se perdre irrévocablement ou de tomber entre les mains de forces diaboliques.

Fable brutale et pourtant curieusement enjouée, mêlant la noirceur du gothique et la farce du baroque au creux de l’humour si particulier de Mervyn Peake, « Titus dans les ténèbres » offre aussi un singulier regard de biais sur l’une des caractéristiques du héros qui hante les couloirs sans fin de Gormenghast : l’étincelle vitale qui l’habite en permanence, indomptable et habile, née du choc entre les contraintes ritualisées de l’obéissance à tout prix et le désir de liberté et d’exploration, soutenu par la puissance de l’imagination – étincelle qui trouve dans cette novella une application particulièrement dramatique.

 

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En se remémorant les moments où il s’était perdu, il dut se rendre compte à quel point il serait encore plus effrayant de se retrouver seul dans l’obscurité d’un endroit étranger à sa vie, dans une contrée éloignée du cœur du Château où, bien qu’il détestât un bon nombre de ses habitants, il était au moins parmi ses semblables. Car on peut avoir besoin de choses haïssables et de haïr ce qu’étrangement on aime. Mais se retrouver seul dans un pays où rien n’est reconnaissable, voilà ce qui l’effrayait, et voilà ce qu’il désirait. À quoi bon explorer s’il n’existe pas de péril ?

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À propos de charybde2

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