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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Ordure » (Eugene Marten)

Dans les interstices de la consommation corporate de toute nature, avec un agent d’entretien des plus ordinaires. Ou presque. Quand soudain, minimaliste et glaçante : l’horreur ?

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L’immeuble possédait ses propres parapluies. Les gens en profitent. Ils oublient. Avaient pris l’habitude de ramener les parapluies à leur bureau ou dans leur box de travail au lieu de les rendre au poste de sécurité dans le hall principal. Ça devenait problématique. Au point que l’immeuble annonça qu’il paierait cinquante cents pour chaque parapluie rendu. Le lendemain, Sloper prit son poste plus tôt. Commença par le rez-de-chaussée et gravit autant d’étages que possible avant l’arrivée des autres agents d’entretien. Lorsqu’ils le rejoignirent, il s’était fait quasiment dix dollars rien qu’en remettant la main sur des parapluies chapardés.

Un grand immeuble de bureaux et la société immobilière qui le gère. Les diverses entreprises qui l’occupent et leurs salariés. Et puis le sous-traitant de nettoyage et d’entretien, qui emploie notamment un certain Sloper, presque anonyme parmi les travailleuses et travailleurs invisibles, sur l’épaule duquel (et pas tout à fait dans sa conscience intime) nous voyageons étage après étage. Tout un tas de routines, de pratiques et de combines, pour parvenir à un juste équilibre travail-récompense, et pour s’efforcer d’arrondir les fins de semaine – toujours dans le respect du travail bien fait et en veillant à ne pas aller trop loin -, en récupérant tout ce que les entreprises et leurs membres produisent en matière de déchets récupérables : il ne s’agit pas de recyclage à strictement parler, soyons clairs, mais bien d’une appropriation détournée de ce qui n’a pas été absorbé en première instance, beurre possiblement rance dans les épinards logiquement pas très frais d’un homme dont le salaire ne lui permet guère de vivre ailleurs que dans la cave (aménagée) de la maison de sa mère – dont, presque inutile de le préciser, le crédit est loin d’être totalement payé. Les déchets d’une société lorsqu’ils ne sont pas encore tout à fait à leur stade terminal, qu’il leur reste une possibilité d’être consommés. Jusqu’à ce que les curseurs de ce discret parasitage se mettent à se dérégler, et à étendre ainsi subrepticement le champ des opérations…

Sloper veillait à ce que le carrelage soit toujours impeccable, et pour ce qui était des vitres, il était plutôt doué. Il s’accroupissait face aux portes dans le hall, penchait la tête en arrière, et ainsi il pouvait déceler la moindre coulure ou trace de main. Il utilisait un produit liquide, vert pâle, dans un spray en plastique qu’on remplissait dans le local d’entretien. Sloper ne prenait rien d’autre que du papier essuie-tout ; le chiffon laissait des traces et ça peluchait. Il cramait une caisse par mois. Se disait que ça ne devait quand même pas être si compliqué que ça, d’utiliser la poignée, la barre anti-panique ou la plaque de poussée, mais il n’en faisait pas une affaire personnelle si on procédait autrement. Faut dire aussi qu’on n’avait pas que ça à faire.
Hormis cet attachement à ce que les choses soient nettes, Sloper laissait aux femmes le soin de peaufiner les détails. Faire les bords, la poussière à fond, chasser les moindres détritus jonchant le sol. C’était entendu.
Le nettoyant pour vitres allait dans l’une des nombreuses poches du tablier plastique jaune suspendu à son chariot, avec les autres sprays et produits d’entretien. Si des poches étaient vides, tu pouvais t’en servir pour y glisser des burgers et des sandwiches. S’il n’y avait plus d’emballage autour du burger ou du sandwich, tu prenais une serviette en papier d’une autre poche située sur le tablier plastique. Et ce n’était pas un problème si un sandwich ou un burger était à moitié mangé. Les salades de pommes de terre, provenant de chez le traiteur situé dans le hall d’entrée, étaient servies dans des petites barquettes plastiques ; elles aussi entraient dans les poches. Donuts, bagels, cookies, galettes de riz, croissants et muffins, idem.
Les gens ne finissaient jamais leur salade de pommes de terre.

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Unknown

Auteur américain culte parmi un certain nombre d’autrices et d’auteurs et non des moindres, Eugene Marten n’avait jamais été traduit en français, regrettable oubli réparé par Stéphane Vanderhaeghe pour les éditions Quidam en ce mois de janvier 2022, avec ce court roman, « Ordure » (« Waste », 1999).

Comme l’indiquent Mathieu Lindon dans Libération (ici) et Camille Laurens dans Le Monde (ici), avec des recensions quelque peu embarrassées et néanmoins fort élogieuses, cette plongée feutrée et soigneusement distanciée au cœur des déchets de toute nature du capitalisme tertiaire contemporain n’est pas une promenade de santé, ni une expérience de fête joyeuse, même si le ton somme toute badin employé pour suivre l’agent d’entretien dans sa course quotidienne de collision introduit une curieuse légèreté dans le paysage.

Dans un tout autre coin du terrain de jeu global que la décharge de « Corps à l’écart » (Elisabetta Bucciarelli, 2011) ou la casse automobile de « La rouille » (Éric Richer, 2018), « Ordure » se distingue par son approche interstitielle et économe de l’horreur dans le déchet – et pas uniquement de l’horreur économique -, ce qui ne pouvait en effet que séduire le grand Brian Evenson, auteur ici d’une superbe préface.

À chaque fois, Sloper n’avait qu’une hâte, quitter cet étage. Les cloisons des box de travail étaient trop hautes, les couloirs entre chaque box trop étroits – si on tombait sur lui et son Rubbermaid il fallait se faire tout petit. La moquette sentait toujours le neuf et étouffait le moindre bruit à l’exception des claviers, un crépitement furtif qui évoquait à Sloper la fuite de cafards. Pour une raison qui lui échappait, il avait de façon chronique et compulsive le besoin, dès qu’il était au 23e, de s’éclaircir la voix comme en prélude à la déclaration de sa vie. C’était plus fort que lui. Les glaires s’entrechoquaient dans sa gorge jusqu’à ce qu’il se sente obligé de dire quelque chose à quelqu’un, bonjour ou pardon, ce qu’il avait une fois, l’un ou l’autre, à un gars affairé à taper sur son clavier. Le type se retourna, sourit et lui rendit la monnaie de sa pièce sans cesser de taper sur son clavier, avant de revenir à son écran et de s’arrêter, la perplexité sur son visage se muant en incrédulité, puis en quelque chose de pire encore : « J’ai fait ça moi, j’en reviens pas », dit-il, et il se mit à le répéter, ou à faire varier l’expression, encore et encore, dans un gémissement digne de quelqu’un souffrant d’une rage de dents. Sloper pouvait l’entendre jusque dans le couloir de l’ascenseur. Il n’en aurait pas fait tout un fromage si le type ne lui avait pas répondu ou s’il avait grogné un truc évasif sans lever les yeux de son écran, ce que les gens faisaient parfois.
Il arriva que lors de disputes le ton monte une paire de fois. Parmi les notes de service qui cascadaient depuis les corbeilles dans sa poubelle, certaines, pour une bande de comptables, n’étaient pas piquées des vers, même si on ne peut pas dire que Sloper était fin lecteur.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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