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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La frontière – Un voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège » (Erika Fatland)

Sur une idée ô combien prometteuse, l’une de mes pires déceptions de ces dernières années de lecture.

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La chambre décorée en nuances de brun empestait les moisissures et le béton humide. Une seule lampe fonctionnait, un lampadaire chancelant à l’abat-jour de guingois. Tout un bataillon de moustiques et de mites tournicotait sous le plafond. Je me postai un moment à la fenêtre pour regarder la ville. Hormis un ou deux monuments éclairés, cette grande ville était plongée dans une obscurité totale, et j’eus l’impression d’être arrivée dans une zone de guerre où le couvre-feu était décrété. Une vieille habitude me poussa à consulter mon mobile, mais il n’y avait évidemment aucune couverture. En théorie, rien n’empêchait d’acheter une carte SIM locale, mais elle coûtait 120 dollars, n’autorisait que 20 SMS et ne permettait l’appel que vers des numéros nord-coréens? Pour 90 dollars de plus, on disposait de 50 Mo pour surfer sur le Net.
Je mis le mobile en mode avion et le rangeai.

Dès les premières pages ou presque, le ton est donné pour ce qui s’avère l’une des pires déceptions de ma vie de lecteur au cours des années récentes (et même davantage). Le projet s’en annonçait pourtant extrêmement prometteur : « Un voyage autour de la Russie de la Corée du Nord à la Norvège ». Bigre : le cadre rêvé pour une littérature de voyage profonde et incisive, abordant par des angles aussi multiples que les populations rencontrées les notions de frontière, de l’infiniment petit et de l’infiniment grand en matière de géographie humaine, et bien entendu, l’ombre portée sur ses voisins par le gigantisme de la Russie et de feue l’Union Soviétique. Las, rien de tout cela n’apparaîtra autrement que fugitivement, embryonnairement, maladroitement, laissant au fur et à mesure que s’entassent les 650 pages du texte copieux, riche en remplissages, une terrible impression, d’amateurisme incompétent au mieux, d’imposture légèrement cynique au pire. Un bref florilège, glané au fil des pages, témoigne aisément de ce ressenti qui n’a rien de fugace (il y aurait à recenser des dizaines et des dizaines de citations de la même eau).

On nous conduisit alors dans une salle où nous eûmes le loisir de contempler les 144 médailles de Kim Il-Sung ; un nombre impressionnant d’entre elles avaient été frappées dans des pays arabes ou africains. (…)
Les hommes qui ne portaient pas l’uniforme étaient le plus souvent vêtus de pantalon sombre et de chemise en coton clair. Les femmes, de leur côté, portaient volontiers des jupes, des chemisiers clairs, éventuellement sous un cardigan ou un blazer assorti, et de jolies chaussures à talon bottier. (…)
Ce contrôle extrême du tourisme rend les descriptions de voyages en Corée du Nord très semblables, car tout le monde voit plus ou moins les mêmes choses, sous la houlette de guides qui ont appris par cœur les mêmes laïus. (…)
Vue d’ici, à 150 mètres au-dessus du sol, Pyongyang ressemblait à n’importe quelle ville bétonnée et sordide d’Asie. (…)
En rentrant à ma chambre, je m’aperçus que j’avais perdu mon iPhone, et je retournai sur la plage, à sa recherche. Une femme et deux garçons étaient assis dans une barque tirée à terre, ils m’observaient sans rien dire. (…)
À côté, les Japonais avaient érigé un monument assez insipide pour fêter leur sortie victorieuse de cette bataille. (…)
En quelques petites heures seulement, le train à grande vitesse me conduisit de Dalian à Harbin, à plus de 800 kilomètres plus au nord. Des centaines de groupes d’immeubles modernes, tous identiques, passaient à toute allure à l’extérieur et disparaissaient. De temps à autre des cultures, un champ de maïs. Et encore des immeubles. (…)
Je ne tins pour ma part pas plus de quelques minutes dans cette cohue, avant de ressentir le besoin de remonter à la lumière du jour et à l’air frais.

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Norvégienne, Erika Fatland est diplômée d’anthropologie sociale, et, nous dit-on avec insistance dans divers supports promotionnels, « parle six langues ». La belle affaire, guère mise à profit au cours de ce périple, où seuls l’anglais et le russe lui seront utiles,  où le goût des langues et des franchissements qu’elles permettent frise la discrétion absolue, où le regard ethnographique est remarquablement absent, où la fausse gouaille occasionnelle masque à grand-peine le bredouillement touristique, auquel manquent la précision du Lonely Planet, l’humour caustique du Routard ou l’érudition historique réelle (et non recopiée hâtivement depuis les articles d’une valeureuse encyclopédie en ligne) du Guide Bleu.

Oui-Oui voyage, et ce n’est pas vraiment intéressant.

Toutes les bribes et les briques assemblées ici de guingois ont été – ô combien – mieux et véritablement travaillées ailleurs. Si vous voulez ressentir physiquement la confrontation à une mégalopole asiatique, qu’elle soit chinoise, coréenne ou mongole, lisez « Big Bang City » de Mahigan Lepage ; si vous voulez saisir les replis de l’Altaï, du chamanisme ancestral et de la vie semi-nomade aux confins, entre folklore et tradition, lisez « Chaman » de Galsan Tschinag ; si vous voulez éprouver le vertige glacé de la frontière arctique de la Russie, lisez « Le centaure de l’Arctique » d’Yves Gauthier, « Les effrois de la glace et des ténèbres » de Christoph Ransmayr ou « Un monde sans rivage » d’Hélène Gaudy ; si vous voulez comprendre la place de la frontière sibérienne dans l’imaginaire russe, lisez « L’exploration de la Sibérie » de Yves Gauthier et Antoine Garcia, « Ienisseï » de Christian Garcin ou même « Le lard bleu » de Vladimir Sorokine ; si vous voulez, enfin, mesurer ce que le voyage et la rencontre avec l’autre nous proposent réellement, dans l’intime et dans le politique, lisez « L’usage du monde » de Nicolas Bouvier ou « Éloge des voyages insensés » de Vassili Golovanov. Même à propos du Caucase ou de l’Ukraine, vous serez infiniment mieux servis en vous plongeant, par exemple, dans l’« Absurdistan » de Gary Shteyngart ou dans le « Milieu hostile » de Thierry Marignac, parmi bien d’autres possibilités.

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Treriksrøysa (tripoint frontalier Norvège-Finlande-Russie)

Le musée des Soldats morts ne fut pas facile à trouver. Il était dissimulé dans une cour d’immeuble, et je dus traverser le bâtiment pour m’y rendre. Un gardien m’aperçut, me demanda où j’allais et m’indiqua le chemin à suivre. (…) Il dégaina son mobile et composa le numéro figurant sur le panonceau. Au bout d’un moment, deux femmes d’un certain âge vinrent déverrouiller le musée.
« Je ne suis pas vraiment bonne en russe », s’excusa l’aînée des deux en commençant à me montrer les trois petites salles d’exposition. Elle s’appelait Arpik, ses deux fils étaient morts à la guerre. Les murs du musée étaient couverts de portraits en noir et blanc de jeunes hommes graves. On avait aussi exposé des objets ayant appartenu aux soldats, offerts par les familles. Un tapis, un jeu d’hameçons ou une bouteille de vodka, voire des kalachnikovs.

Quelques dizaines de pages, éparpillées au fil du pensum, comme celle de l’extrait ci-dessus, en Arménie, ou comme une autre, aux confins du Kazakhstan, nous donnent à rêver de ce qu’aurait pu être l’ouvrage si son autrice s’était en effet appliquée à nous faire partager le contenu de certains échanges, et non, en un impressionnant exercice de style, de nous répéter sept ou huit fois « Comment est-ce de vivre autour de la Russie ? J’avais posé cette question à des centaines d’interlocuteurs », sans jamais nous en dire plus sur leurs réponses, pour se contenter de nous assommer de constats logistiques naïfs et de variations autour de « La guerre, c’est mal » et « La dictature, ce n’est pas bien ».

Le voyage, en soi, ne suffit jamais à créer de la littérature, de l’esprit et du cœur – comme l’avait si joliment et intelligemment rappelé l’Emmanuel Ruben de « Dans les ruines de la carte » : s’il en était besoin, cette « Frontière » , publiée en 2017 et traduite en français chez Gaïa par Alex Fouillet en 2019, en fournit une démonstration tristement éclatante.

L’appartement que j’avais réservé n’était qu’à deux kilomètres de la gare, mais il nous fallut une demi-heure pour y arriver. Les embouteillages à Oulan-Bator étaient pires qu’à Pékin.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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