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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Les effrois de la glace et des ténèbres » (Christoph Ransmayr)

Une expédition polaire autrichienne du XIXème, un peu oubliée, et le Spitzberg contemporain.

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Publié en 1984, traduit au Seuil en 1989 par François et Régine Mathieu, le deuxième roman de l’Autrichien Christoph Ransmayr est une réjouissante curiosité pour l’amateur de littérature polaire et d’aventure mise en perspective avec soin, et pas uniquement pour lui.

Dans un léger enchâssement, le narrateur parcourt les traces de l’amateur italien de littérature Joseph Mazzini, parti lui-même en 1981 pour suivre, à partir du Spitzberg, en s’embarquant sur un gros chalutier scientifique, le cheminement de l’expédition austro-hongroise Payer-Weyprecht, qui, bloquée et dérivant dans les glaces en 1872-1873, atteignit alors un record de latitude nord et découvrit une terre ignorée, désormais appelée « terre de François-Joseph », avant de réussir, exploit rarissime à l’époque, à sauver ses équipages en rejoignant, dans une course folle au milieu des glaces puis en baleinière, l’archipel russe de la Nouvelle-Zemble.

Nourri (peut-être parfois avec quelque excès) des abondants journaux des acteurs du XIXème siècle, et de témoignages réels ou inventés – on ne sait – concernant le curieux périple avorté et la disparition inexpliquée au Spitzberg du rêveur Joseph Mazzini, le roman est passionnant, et propose au lecteur une rare expérience de partage d’une expédition aussi surprenante que désormais presque oubliée (quoique peut-être un peu moins pour un Autrichien…) en même temps qu’une incursion acérée dans les bizarres caractéristiques du Spitzberg contemporain, quelques années avant qu’il ne connaisse un certain développement du tourisme extrême…

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Le roman souffre toutefois quelque peu de la comparaison avec une œuvre ultérieure, l’extraordinaire « Les fusils » de William T. Vollmann (1994), mêlant les traces de l’expédition Franklin, à la recherche du passage du Nord-Ouest en 1845 (sans les afféteries et les grosses ficelles de Dan Simmons dans son « Terreur » de 2007), et les propres expériences hallucinées du romancier américain au sein de la culture inuit des années 1990, dans une fusion romanesque autrement ambitieuse et autrement achevée, doit-on avouer, que celle de son prédécesseur autrichien.

« J’ai fait la connaissance de Josef Mazzini dans l’appartement de la libraire Anna Koreth, femme qui, après un travail d’ethnologie sur une tribu samoyède de la côte sibérienne de l’océan Arctique, avait fréquenté le milieu universitaire, avant de se spécialiser dans les vente de littérature ethno-historique et de voyage. Dans son appartement viennois sombre et spacieux, Rauhensteingasse, la libraire invitait de temps en temps à dîner ses meilleurs clients. »

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 » « Nous sommes à peu près là. » Einar Hellskog, troisième invité à bord avec Mazzini et la glaciologue du Massachusetts – peintre en timbres-poste, il est envoyé par la Poste norvégienne pour dessiner des paysages arctiques -, s’est approché de la carte murale et montre dans le bleu un point au nord-est de l’île Moffen ; le contour de l’île touche la ligne noire du 80e parallèle comme un zéro proprement posé sur la ligne. »

« Au nord de l’île Rodolph, le bleu de la mer s’assombrit. Ce sont les fonds du bassin eurasien. J’aime ce bleu, y séjourne souvent, lisse les plis de l’océan Arctique, puis retourne pour m’enfoncer au sud-est, jusqu’aux côtes de Novaïa Zemlia qui s’étirent et me sont familières, la falaise, la belle côte, où poussent le pas-d’âne, la mousse pourpre et l’oseille ; et puis là il y a aussi le cap Suchoi Nos et là-derrière une vaste baie, dans laquelle autrefois les chasseurs de phoques allaient à la recherche des navires naufragés, des bateaux de pêche perdus, de tout ce qui avait disparu à un moment ou à un autre.
Près de Suchoi Nos, beaucoup de choses qui avaient dérivé réapparaissaient, des coques de bateaux crevées, des planches, des mâts éclatés ; nettoyés, blanchis. Je m’entends dire qu’il y a peut-être là-bas des restes qui m’attendent, que peut-être un ruisselet d’eau de fonte a fait ressortir un signe d’un glacier du Spitzberg et que le courant l’a laissé pour moi près de Suchoi Nos.
De la paume de la main, je protège le cap, je recouvre la baie, je sens la sécheresse et la fraîcheur du bleu, je suis au milieu de mes océans en papier, seul, avec toutes les possibilités d’une histoire : je suis un chroniqueur à qui il manque la consolation de la fin. »

Un bon billet se trouve sur le blog de Cécile Baudry, ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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