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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Atmore, Alabama » (Alexandre Civico)

De Paris à l’Alabama profond, la trajectoire parabolique d’une colère froide et terminale. Noir et somptueux.

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Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle. À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. Je regarde Eve, ses yeux aux teintes orangées brillent d’un éclat enfantin. Certains wagons sont bariolés aux couleurs de l’événement, d’autres aux couleurs de la sainte Amérique. La ville d’Atmore fête sa fondation, cent ans plus tôt, autour de la voie ferrée, seule et unique raison de son existence. On célèbre aujourd’hui l’établissement d’une vague gare devenue une vague ville. Le serpent monstrueux traverse, raide, Atmore pendant un bon quart d’heure, un kilomètre au moins de wagons et de containers avance à une allure modérée, bruyamment, devant une population qui revient tous les ans se célébrer elle-même. L’air est encore frais. Le brouillard ne devrait pas se lever avant une heure. Une bénévole sous un barnum blanc distribue des cafés chauds aux lève-tôt, aux fervents. aux fervents. Je vais en chercher deux, en tends un à Eve qui prend le gobelet entre ses mains pour se réchauffer. Elle boit une gorgée, se brûle la langue, s’en fout, scrute à nouveau l’immense chenille de fer. Je regarde Eve qui regarde le train, indifférente à ce qui l’entoure, aux autres, aux hommes, casquette et chemise à carreaux. Le train s’éloigne, quelques applaudissements épars jaillissent, la journée va pouvoir commencer. Je propose à Eve d’aller prendre un petit-déjeuner au Sprinkle Donuts où Berry est déjà à son poste. Elle acquiesce, a envie d’un honey bun et d’un litre de café.

Pourquoi le narrateur a-t-il ainsi brutalement quitté Paris pour rejoindre, via un aéroport de Floride et une location de petite voiture, les 10 000 habitants d’Atmore, bourgade apparemment sans histoires de l’Alabama profond ? Débarqué comme un chien perdu dans un jeu de quilles redneck, le voilà très vite identifié par toutes et tous, dans ce « village » où (presque) toutes et tous se connaissent, comme le « piéton », qui se déplace courageusement et maladroitement à pied le long de chaussées sans trottoirs, conçues uniquement pour l’automobile. Il rôde vite aux abords de la Holman Correctional Facility, grande prison de l’État d’Alabama où ont lieu les exécutions capitales, située à quelques kilomètres du « centre ville » d’Atmore. Devenant en quelques jours l’ami ou le camarade d’une serveuse fatiguée, d’une mère résignée de détenu et d’une prostituée lettrée, il nous confie à demi-pensées le drame familial récemment vécu, l’effondrement qui en est résulté et le mélange détonant de colère et de désespoir qui l’habite désormais.

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Wind Creek Casino, Atmore, Alabama

J’avais quitté Paris quelques heures plus tôt après avoir empaqueté rapidement mes affaires dans la valise noire. Mon billet d’avion fumait encore. Plus de chat à nourrir, tout juste une porte à claquer sur des fenêtres aux volets clos, un parquet aux lattes écartées, poussière débordant des rainures, une odeur rance de frigo en fin de mois et la porte d’une chambre que je n’avais jamais pu rouvrir.

Alexandre Civico nous avait déjà montré, avec ses redoutables « La terre sous les ongles » (2015) et « La peau, l’écorce » (2017), à quel point il dispose d’une écriture, qu’il continue à forger vivement, à même de rendre compte de trajectoires humaines brutales, enlevées et potentiellement terminales. Cet « Atmore, Alabama », publié dans la collection Actes Noirs d’Actes Sud en septembre 2019, le confirme amplement. S’emparant d’un drame intime cataclysmique et d’un ensemble de caractéristiques de ce Sud profond des États-Unis qui fascine et horrifie à la fois, composant en moins de 150 pages une brève et puissante galerie de personnages martelés par la vie, il offre à la fois, d’une écriture vive et tranchante, un bel hommage, actualisé avec une grande justesse, aux sombres maîtres de ce genre particulier qu’est le roman noir (qu’il revendique ce terme ou non) du Deep South, où règnent William Faulkner, Tennessee Williams ou Carson McCullers, et un déchiffrage haletant d’une violence contemporaine et radicale qui s’exerce désormais tous azimuts, contaminant tout ou presque sur son passage cyclonique.

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Le lendemain à l’aube, le sommeil s’est arrêté d’un coup. Net.  Tant mieux puisqu’il me fallait prendre la route. J’ai quitté Orlando dans la fraîcheur d’un matin pluvieux. La voix de mon téléphone a repris sa litanie, plus ferme que la veille, plus claire. Bientôt, j’ai rejoint l’autoroute, l’Interstate 65, trois voies bordées d’arbres parcourues à vive allure par des camions aux chromes tapageurs, des pickups aux couleurs sombres et des voitures trop pressées. Depuis la veille, une dent travaillait ma gencive, une musaraigne apeurée se mouvait dans ma bouche, paniquée. La douleur était encore supportable, assez en tout cas pour que je puisse me concentrer sur la route, sur les monstres qui la parcouraient à vive allure sans égard pour mon petit véhicule poussif. Je la regardais, cette Amérique, et me suis dit qu’elle dégueulait d’Amérique. De ses propres signes, de ses clins d’œil à elle-même. Cette Amérique avec sa peau grenue, ses vergetures et son fond de teint mal étalé, ses routes larges, ses lumières qui éclairent le jour, ses couleurs stridentes, elle était telle que je l’avais laissée dans ma jeunesse, un peu plus fausse sans doute encore, mais cela venait peut-être de moi.

Nous aurons la joie d’accueillir Alexandre Civico pour une rencontre Long Courrier (Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) chez Charybde le jeudi 26 septembre de 20 h 00 à 21 h 30.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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