☀︎
Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Sister » (Eugène Savitzkaya)

Poésie pour ceux qui vivent fendus comme de l’ardoise.

x

Paru en 2017 aux éditions de L’œil d’or, «Sister» est issu d’un projet porté à l’origine par l’auteure et metteure en scène Hélène Mathon, qui a sollicité Eugène Savitzkaya pour écrire sur la schizophrénie.

«Je voulais depuis longtemps parler du regard des normaux sur les anormaux, utiliser le théâtre comme chambre d’écho à cette relégation des fous, des « dingues », hors des frontières de la bienséance conventionnelle. Je voulais ainsi mettre en lumière une question réservée trop souvent aux amphithéâtres des facultés et à l’intimité des chambres. Celle de la folie.
Ce faisant, il me semblait qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que d’envisager ce qu’il reste en nous d’accueillant pour le différent», écrit Hélène Mathon dans son avant-propos.

«Voici l’histoire de ces deux-là
L’histoire de sœur, l’histoire de frère
Nés au monde dans un palais
Le lumineux palais où s’ébattent des enfants
Mais sur la terre, un oiseau est mort
Et les escargots en dévorent la dépouille
Et les fourmis en emportent les lambeaux
Jusqu’au fond de la terre et le petit garçon est
emporté par les fourmis et ne peut faire autrement
que de les suivre, de descendre avec elles dans des
trous par diverses galeries et il étouffe dans d’étroites
galeries qui écrasent ses côtes et contraignent ses
tempes et une odeur de terre et de cadavre emplit
son nez et ses poumons. Il passe par des boyaux
serrés qui l’étranglent et le distendent à l’infini.»

® Bérengère Vallet

x

Le premier des quatre textes du livre, Sister, fait écho à l’intensité du «Césarine de nuit» d’Antoine Wauters. On y lit la fusion enfantine d’un frère et d’une sœur, deux petites faces rebelles d’un même refus du monde, fusion mise à mal par cette bête puissante, la schizophrénie. La maladie du frère semble en grandissant, le faire descendre dans un gouffre, comme s’il était habité par une bête qui fragmente son être en éclats.

La sœur, que ses sentiments encordent à ce frère aimé, se heurte à la douleur d’une maladie finalement nommée, aux gestes de son frère à la personnalité fendue comme de l’ardoise, un frère dont le corps est métamorphosé par la maladie et par son traitement médicamenteux, transformé en carapace de graisse protectrice face à l’incompréhension et à la violence des hommes.

Les illustrations de la plasticienne Bérengère Vallet à ce texte mis en scène au théâtre par Hélène Mathon en 2015 accentuent l’expérience renversante de lecture, immersion intime et poétique dans la maladie mentale.

«Il ne peut avoir la paix. Un hélicoptère de chasse le poursuit partout où il va. Il entend le terrible vrombissement même dans le sommeil le plus lourd. Les vibrations des pales de l’hélice heurtent son cœur et habitent sa poitrine. Les pales de l’hélice lui dévastent le ventre. Il sent que sa verge sera bientôt hachée par les pales de l’hélice de l’hélico qui le poursuit même la nuit, même au cabinet, même au bureau de tabac. En plein bois, sous le couvert des arbres, il entend les saccades du moteur. Parfois, lorsqu’il en a la force, il parvient à s’introduire dans l’habitacle de l’appareil, à se glisser derrière les occupants et alors il est sauvé, personne ne peut l’atteindre. Il devient mince et dur comme une feuille de mica. Mais après, il a un mal fou à reprendre sa forme humaine, il a peur de s’effriter, de s’émietter comme du mica-schiste.»

Ce qu’en dit magnifiquement Thomas Giraud sur Addict Culture est ici.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :