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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « 19 500 dollars la tonne » (Jean-Hugues Oppel)

Cassitérite, assassins professionnels et trading haute fréquence.

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Entre le 1er mars 2009 et le 1er mars 2011, les cours de l’étain sur le London Metal Exchange sont passés de 11 045 à 32 300 dollars la tonne. Le précédent record de 25 000 dollars datait de l’année 2008. Depuis la fin de 2011, les prix ont varié entre cette somme et 17 000 dollars, et se trouvaient dans le bas de la fourchette début 2015.
En 2010, la cassitérite, composé rougeâtre de l’étain, s’achetait aux négociants de 6 à 6,5 dollars de kilo de minerai à Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu. Les négociants l’avaient payé 3 dollars aux mineurs de Bisie (bi-sié) sur le site d’extraction. L’exploitation mécanique étant problématique, le travail se fait à la main avec des outils.
À l’époque, un bol de riz avec des haricots se paye 3 dollars à Bisie.

Quatre ans après son « Vostok », dix ans après son « Réveillez le Président ! », le nouveau roman de Jean-Hugues Oppel est paru en mars 2017 à la Manufacture de Livres. Auteur fétiche devenu bien trop rare à mon goût du fait de ses nombreuses autres activités, il nous embarque vivement dans trois directions parallèles qui – bien entendu – ont vocation à se recouper, s’intégrer, voire fusionner : la mondialisation financière, économique et sécuritaire n’est pas pour les chiens, nous le savons bien. Meurtre professionnel à Caracas, enquête interne de la CIA au Nigéria et au Nord-Kivu, insomnies de traders naturellement avides à Londres : trois directions, trois bouts de trame, trois leurres peut-être face à l’essentiel commun que l’on laissera soigneusement la lectrice ou le lecteur découvrir.

Arrivé à LAX, Falcon avait pris une chambre dans un motel tenu par des Asiatiques aux limites de la zone aéroportuaire, le genre d’établissements où descendent les cadres moyens de toutes nationalités entre deux voyages d’affaires. Les Asiatiques serviables viennent vous chercher et vous raccompagnent à l’aérogare en minibus navette. Il n’y a que dans les films que le tueur à gages – l’assassin professionnel, pardon – trouve refuge dans un bouge improbable des bas-fonds chez une maquerelle obèse qu’il n’a pas revue depuis dix ans, ou descend dans le premier palace venu en réclamant la suite Royale, du champagne millésimé, et une place de parking pour garer son Aston Martin DB5 – au risque de faire tache et d’être repéré dans l’un comme dans l’autre. En ce début de troisième millénaire bigbrothérien, s’exposer en toute innocence (façon de parler) est encore le meilleur moyen de mieux se cacher.

 

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Mine artisanal de cassitérites, Sud Kivu, 2006.

Le scénario était ainsi extraordinairement prometteur, et laissait subodorer un roman du calibre de l’excellent « French Tabloids », par exemple. Jouant comme il le sait faire avec les clichés du polar, toujours plus souvent renouvelés qu’on ne le croit, extrayant ici à côté des hit men traditionnels (mais toujours au goût du jour) et des analystes opérationnels des services secrets, ou bien des mercenaires blanchis encore et toujours par tous les Katangas possibles et toujours aussi imaginables, les figures encore beaucoup plus actuelles des délinquants (en col blanc et bleu à rayures) et des mineurs exploités des confins africains, ajoutant ainsi à sa panoplie que l’on sait bien fournie des silhouettes arrachées en douceur – et reconfigurées – au « Léopard » de Jo Nesbø ou à l’ « Aujourd’hui l’abîme » de Jérôme Baccelli, par exemple.

Falcon aura tout fait pour matraquer le doute.
Le téléphone portable cassé que les enquêteurs trouveront près du cadavre de Pedro est un prépayé anonyme. Il n’a qu’un seul numéro en mémoire, celui de son jumeau qui était dissimulé dans le paquet de pains d’explosifs enfoui sous le terreau du huitième palmier en pot. Un montage grossier transformait l’appareil en détonateur activé à distance. Falcon a passé une communication pour imprimer le numéro d’appel dans les mémoires des deux téléphones, l’émetteur et le récepteur. Appel test avant le bis fatal qui imprime au passage l’empreinte de Pedro sur la touche. Aucun risque de Boum ! prématuré : Falcon aurait passé une centaine d’appels que le paquet n’explosait pas pour autant ; son montage fil rouge / fil blanc était un leurre. Falcon ne voulait pas voir sa bombe détoner prématurément suite à un relais téléphonique intempestif ou à la numérotation aléatoire du call center tamoul d’un marchand de fenêtres à double vitrage alsacien.
Il y a trop de portables dans le monde. Les ondes abondent. C’est mauvais pour la santé et dangereux pour le terrorisme, à gages ou pas. Il y a aussi trop de marchands de fenêtres qui vous harcèlent par téléphone.

 

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Hélas, le roman est trop court. Même compte tenu de la densité joueuse de l’écriture de Jean-Hugues Oppel, de son merveilleux sens de la formule et des apocopes, de son sens indéniable du raccourci significatif, ces 230 pages ne suffisent pas à articuler pleinement le riche matériau prépositionné ici, et la concision finit par frôler la caricature, le trop suggéré finit par provoquer le doute et le regret. Le reproche est rare (la tendance de beaucoup d’auteurs dans les domaines du polar ou du thriller est plus souvent à en faire trop que pas assez, c’est certain), mais il est ici réel : à notre grand désespoir d’aficionado insatisfait par son champion, Jean-Hugues Oppel nous offre ici le magnifique squelette d’un grand roman, plutôt que ce roman lui-même.

Avant de s’assoupir, Chambord avait noté en info que les traders des maisons de courtage françaises connaissaient un record en matière de bonus. Rien de surprenant quand les dividendes des grandes entreprises augmentent de 10 à 11 %, soit entre 35 et 45 milliards de dollars à se répartir entre actionnaires, au grand dam des économistes qui ne savent comment l’expliquer (ce qui soit dit en passant est un peu la définition d’un économiste) en ces temps de crise, d’agitation sociale un peu partout dans le monde en général, et en France en particulier. Les traders français gloutons semblent oublier que le bon peuple aime à promener la tête des profiteurs au bout d’une pique à l’occasion.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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