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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Il est mort ? » (Marc Cholodenko)

Le tourbillon final de pensées, métaphores radieuses ou inavouables, par lesquelles s’écoule la vie.

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Publié en février 2016 chez P.O.L., le nouveau roman de Marc Cholodenko, auteur étonnant, souvent et régulièrement célébré depuis ses « États du désert », prix Médicis 1976 à vingt-six ans, succède à son « Filet » (2009), en nous offrant, d’un seul tenant et d’un seul souffle entrecoupé de points-virgule, le flot tempétueux de pensées, de suppositions et de réminiscences qui se presse, à la découverte d’un corps étendu, entre l’interrogation muette de la couverture (« Il est mort ? ») et la réponse que donne in fine la quatrième de couverture (« Il est mort. »).

Il est mort ?
Non, mais il veut bien rester couché à condition qu’on lui donne sa poupée qu’il mette encore le nez dans ses cheveux filés de soupirs rieurs et, frétillant des reins, tourmente tendrement la mesure à pousser encore plus avant avec son visage au cœur de cette fleur qui se défeuille et répare à chaque effleurement, pétales communs et réciproques ; tous les soirs il ne voulait plus jamais aller au lit et une fois qu’on l’y avait forcé voilà qu’il devait encore batailler pour emporter en allié contre l’obscur du rien qui vient un pauvre salutaire objet ; rien qu’un petit bout de vieux chiffon oublié au fond d’un tiroir dont elle n’a plus l’usage pour panser la blessure du désir bafoué – eh bien qu’il aille s’en acheter un neuf, il durera plus longtemps vu le rude usage qu’il se propose d’en faire, et qu’il courbe un peu plus la tête et recroqueville encore la queue sous l’insulte ;

Cette phrase de 90 pages mime avec une perfection quelque peu démoniaque les soubresauts de l’agonie, tant ceux de la véritable mort que ceux de l’autre, la « petite », dont le souvenir ou l’ultime possibilité habitent ces instants arrachés à l’inexorable : dernière tempête sous un crâne avant de rendre les armes, avant de se résoudre à mourir, à jouir, à redevenir matière inanimée, elle convoque un tourbillon qui, brassant large en apparence, n’a toutefois rien d’aléatoire. Qu’il soit question de langue ou de membre, de muscles tendus en vue d’un relâchement ou d’orifices complices échappés du songe et de la remémoration, tout ici se précipite à vive allure, curieusement enjouée, vers l’issue fatale.

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Marc Chagall, Le Cantique des Cantiques, 1957 (détail).

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rien qu’un petit bout de vieux chiffon oublié au fond d’un tiroir dont elle n’a plus l’usage pour panser la blessure du désir bafoué – eh bien qu’il aille s’en acheter un neuf, il durera plus longtemps vu le rude usage qu’il se propose d’en faire, et qu’il courbe un peu plus la tête et recroqueville encore la queue sous l’insulte ; rien qui coule pourtant ni qui saigne que du symbolique qui lui fait la nique, rayonne de cette sale salope, nylon de sa chérie poupée finalement rien, inatteignable ou étreint, qui soit de l’authentique réel vrai tel jadis alourdissant la ligne soudain raide et tendue juste avant de couper le plan de l’onde l’éclair argent de l’exaucement ; autant garder les bras levés au ciel en attendant qu’il les en charge ainsi que l’était le seau dont le balancement régulier est perturbé d’à-coups par le faible clapot de petits frétillements, tels timides appels de miniatures existences à la clémence du petit tout-puissant dont le couchant déverse sur la tête une révolution de simples roses et violets tournoyants ;

Horloge de précision connaissant son moment de folie, mécanique matérielle en voie d’ultime dérèglement, exploration haletante, une dernière fois, de la ligne de crête entre chair, esprit et poussière, « Il est mort ? » se fait tout cela, appelant les objets nécessaires au soutien du fantasme et de la vie même, peut-être, dans son kaléidoscope frénétique et désormais bien plus urgent. Existence fuyant comme par la bonde d’un lavabo enfin libre, « Il est mort ? » montre le maelstrom  de métaphores fulgurantes et entrelacées, dans lesquelles le relâchement inévitable de l’apothéose subie mêle le sublime comme l’inavouable, le sentiment du divin comme le souvenir de la poupée gonflable, métaphores agglutinées et collées par lesquelles s’écoule in fine la vie.

Ce qu’en dit magnifiquement la librairie Ptyx d’Ixelles, qui m’a fait découvrir ce texte, est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Photo ® Charlotte Courtois pour Philitt

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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