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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Le démon avance toujours en ligne droite » (Éric Pessan)

Le troublant moment de vérité de l’exorcisme d’une histoire familiale à l’ombre du démon.

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Le démon avance toujours en ligne droite

Publié début 2015 chez Albin Michel, le huitième roman d’Éric Pessan, succédant à la curieuse magie enfantine de « Muette », qui m’avait beaucoup plu, poursuit un travail de fond, infiniment plus intimement cohérent que ce que la variété apparente des sujets – et des éditeurs – pourrait laisser croire, en se risquant sur le terrain – pour moi, ô combien miné – de l’enquête à propos d’un mythe familial fondateur. Sur ce terrain pourtant singulièrement balisé, il nous offre un périple intérieur d’une rare beauté ravageuse et d’une également rare capacité à maintenir une incertitude jusqu’au bout, et à joliment surprendre, même – et peut-être surtout – si le suspense n’est pas en soi un enjeu essentiel (mais de ceci, au fond de moi-même, je doute) de ce redoutable « Le démon avance toujours en ligne droite ».

Directeur d’antenne d’une radio associative, le narrateur, qui a longtemps pu poser un couvercle précaire sur son histoire familiale, doit maintenant l’exorciser, au moment où le désir d’enfant de sa compagne le confronte à ce qui a toutes les apparences d’une noire malédiction : celle d’une famille dont le grand-père, puis le père, ont disparu soudainement dans l’alcoolisme et la clochardisation, sans laisser de traces, abandonnant épouses et enfants.

Les démons : au bord de la route, je les ai vus à l’œuvre, griffes et cornes luisantes, crocs terribles, écailles, soies et cuirs obscurs, je n’ai pu éviter de les voir comme j’ai aussi vu les lambeaux de ceux qu’ils saisissent, les vestiges lamentables de leurs proies, les visages creusés jusqu’à l’os : des trognes de gars miteux, égarés, hébétés, ahuris d’être dévorés vifs, les membres chiffonnés, les ventres ouverts sur des tunnels de viscères. Et les hurlements que j’imaginais malgré la vitesse et le volume de l’autoradio poussé au maximum, les rires vipérins des bourreaux, les geignements des victimes. Et vite, je roulais ; je me concentrais sur l’autoroute, les kilomètres nombreux à parcourir, je chassais les copeaux de silhouettes que ma vision périphérique s’obstinait à enregistrer. J’avançais dans un décor de plus en plus confus, incohérent et pourtant tristement familier. Les démons des autres ne m’intéressent pas, ils peuvent bouffer qui ils veulent, mâcher et remâcher des pauvres types, les condamner à une éternité de souffrances, verser du sel et du vinaigre sur leurs plaies, les cramer membre après membre ; j’ai mon démon à semer, mon propre démon, ma malédiction.

Tage

C’est d’abord à Buchenwald, où aurait séjourné son grand-père, puis à Lisbonne, où se serait dissous son père, que le narrateur devra tenter de vaincre ces démons tutélaires, ou se résigner à être vaincu par eux.

Lourdes : comme on n’en était pas à un paradoxe près dans cette famille, chaque année l’enfant faisait le pèlerinage avec sa grand-mère. Voyage en train du matin, pique-nique dans un parc situé après le pont Saint-Michel, attente devant la grotte des apparitions parmi les fauteuils roulants et les pèlerins du monde entier, pieds de la statue qu’il fallait toucher, eau bénite dont il fallait boire quelques gouttes, retour à Bordeaux par le train du soir, et surtout : incompréhension de ce rituel.
La conviction, progressive, chez l’enfant, qu’il est maudit. Qu’il porte en lui la malédiction d’être un homme, la malédiction d’être le fils de son père. Les voyages à Lourdes qui apparaissent rétrospectivement comme des tentatives d’exorcisme.
La magie, la superstition, les échelles, les chats noirs, tout ce dont il fallait se méfier, se garder. Sel par-dessus l’épaule et goutte d’eau bénite sur l’oreiller. L’enfant croit réellement à la magie, suffisamment pour comprendre qu’une malédiction noire est à ses trousses, qu’il ne pourra éternellement lui échapper, pas plus qu’il ne pourra échapper à son hérédité.

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Road novel s’immobilisant peu à peu lorsque la confrontation aux démons approche, roman d’exorcisme où le propre et le figuré se mêlent inextricablement, roman de l’errance dans une ville dont les bas-fonds se révèlent peu à peu, projetant alors les ombres spectrales d’un « Paris insolite » ou d’un « Rue des Maléfices », « Le démon avance toujours en ligne droite » est peut-être surtout une formidable exploration intime, curieusement poétique et subtilement glaçante, du pouvoir des mots enfouis au creux de l’âme par des années de répétition obsessionnelle inlassable, confronté à celui des faits, des indices et de leur absence, pour tenter, chacun, de s’approprier une vérité qui se dérobe, et de s’exposer aux risques et aux conséquences de cette lutte à mort.

Pour disparaître, il faudrait que j’aille jusqu’au bout de mes réserves, que je mette à sec mon compte en banque, que je demeure jusqu’à ne plus pouvoir payer une chambre d’hôtel, jusqu’à ne plus  pouvoir m’offrir un sandwich. Il faudrait jeter le petit téléphone. Et je m’estomperais. Je n’aurais d’autre solution que de disparaître. Ce n’est qu’affaire de patience. L’argent dont je dispose s’épuisera et je ne pourrai plus acheter mon billet de retour, je ne pourrai plus consommer, ma carte bleue redeviendra un bout de plastique inerte, je gommerai alors cet ultime lien avec mon passé, ce fil d’Ariane des enregistrements de mes retraits et paiements. La disparition. L’idée, autrefois, m’attirait, je le reconnais, l’idée est tentante, mmmmmmmmmmmmmmm, l’idée – alors que le vent du soir rabat vers moi l’odeur du clochard à la tête tremblante – ne me séduit plus autant. Bien des idées sont belles tant qu’on ne les expérimente pas. Que je demeure encore quelques mois et je serai moi aussi à la rue, comme ce pauvre type dont j’observe l’inertie et les vacillements successifs.

Un livre surprenant, intense, dérangeant, et pourtant drapé tout au long d’une insidieuse beauté.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Eric Pessan

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Le démon avance toujours en ligne droite » (Éric Pessan)

  1. J’avais beaucoup aimé Muette et j’ai choisi de lire ce livre aussi. Ton avis me laisse à penser que j’ai fait un bon choix.

    Publié par jostein59 | 24 février 2015, 08:25
  2. Si tu as l’occasion de lire son petit « N » paru aux Inaperçus, n’hésite pas ! Il est très beau également.

    Publié par charybde2 | 24 février 2015, 08:38

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