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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « San Michele » (Thierry Clermont)

Sur une idée prometteuse, un échec bien décevant.

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San Michele

Publié fin 2014 au Seuil, le quatrième texte du journaliste et poète Thierry Clermont (si l’on ne tient pas compte de ses deux anthologies consacrées à la Bretagne et au Canada) était très prometteur pour un amoureux de Venise ayant une tendance légèrement maladive à lire, tôt ou tard, presque tout roman, voire presque tout essai paraissant, consacré à cette ville.

Hélas, la déception est ici à la hauteur de l’attente créée. Focalisé en apparence sur le cimetière marin de l’île de San Michele, entre les Fondamente Nove et Murano – ce qui constituait en soi une fort belle idée -, mais s’en servant plutôt comme d’un prétexte et d’un fil conducteur trop largement artificiel, le récit ne parvient pas à s’affranchir de la série hasardeuse d’anecdotes décousues, mêlant (contrairement à l’opinion de Baptiste Liger dans l’Express) son lot abondant de clichés vénitiens bien rebattus (clichés à l’échelle affichée du projet, entendons-nous : l’enjeu ne semblait pas devoir être ici de présenter quelques cartes postales de pigeons sur la place Saint-Marc… et donc, non, pitié, pas encore Casanova, Corvo, Byron,…), de redites (particulièrement agaçantes : lorsque le narrateur décrit pour la troisième fois la façade du palais où Nietzsche résida, ou pour la quatrième fois l’autre île de la lagune qui recueille au bout d’un moment les ossements débordant de San Michele, par exemple, on est en droit de se demander s’il souffre d’amnésie sélective, ou si la relecture a été paresseuse), de citations scabreusement étirées, de remarques sociales incongrues livrées en passant (« petits barons de la crasse » pour désigner des jeunes, dans le vaporetto, qui sont – oh my God ! – « des jeunes décervelés, tatoués, percés »), et de tentatives plutôt désespérées de faire entrer aux forceps une « intrigue » amoureuse vaguement mélancolique et maniaco-dépressive dans un contexte où elle peine à trouver sa place naturelle.

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Un regret étreindra la lectrice ou le lecteur : lorsque Thierry Clermont délaisse cette trame abusive dont il a essayé d’habiller son récit, oublie un instant la nécessité apparente de réitérer les poncifs tout en s’en défendant, et qu’il se consacre à quelques beautés vénitiennes moins célèbres, plus distantes ou plus incongrues, il est capable de quelques saisissantes fulgurances. Ainsi en est-il lorsqu’il évoque le tout dernier opéra d’Igor Stravinsky, lorsqu’il parcourt l’œuvre du compositeur Luigi Nono, celle du peintre romantique Léopold Robert ou du peintre contemporain Zoran Mušič, ou encore celles des poètes Zorzi Baffo ou Mario Stefani.

La spéculation, la reconstruction intellectuelle et émotionnelle, la complicité authentique et questionneuse manquent trop ici, au profit d’une anecdotique mélancolie psychiatrique à l’air perpétuellement mièvre et plaqué sur les images. N’est pas Patrick Deville, Nicolas Bouvier, ou même Olivier Rolin, qui veut.

Au risque de sembler cruel, j’aurai donc tendance à recommander chaleureusement de se dispenser de cette lecture, et de lui préférer largement, par exemple, celle du « Carnet vénitien » de Liliana Magrini (d’ailleurs dangereusement abondamment cité par l’auteur), de la « Chronique vénitienne » de Marcelin Pleynet, ou bien de l’immortelle « Fable de Venise » d’Hugo Pratt, dont les 80 planches de bande dessinée en disent infiniment plus sur les âmes de Venise que les 200 pages trop filandreuses in fine, malgré leurs réussites occasionnelles, de Thierry Clermont.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « San Michele » (Thierry Clermont)

  1. Connaissez-vous Campo Morto de Jean Thuillier publié en 1992 chez José Corti ? Ce roman « vénitien » ne devrait pas vous décevoir. Hypnotique – et donc envoûtant.

    Raymond Penblanc

    Publié par Raymond Penblanc | 11 avril 2015, 04:47
  2. Merci ! Je recommanderais également le « Venises » de Paul Morand dans un autre genre…

    Publié par Etienne | 18 août 2018, 17:03

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Venise à double tour  (Jean-Paul Kauffmann) | «Charybde 27 : le Blog - 3 juin 2019

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