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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Le portique du front de mer » (Manuel Candré)

Un impressionnant hommage poétique qui actualise Ballard en dissolution terminale et feutrée.

portique

Publié en janvier 2014 chez Joelle Losfeld, le deuxième roman de Manuel Candré propose et réussit un pari audacieux d’écriture, associant profond hommage au J. G. Ballard de « Vermilion Sands » et poésie désenchantée originale.

Les huit nouvelles composant « Vermilion Sands » occupent une place singulière dans l’œuvre de Ballard : écrites entre 1956 et 1970, assemblées en recueil en 1971, elles forment à la fois un rappel historique jalonnant la période des « quatre apocalypses » et une charnière vitale alors que « La foire aux atrocités » de 1969 oriente décisivement l’écriture de l’auteur vers une exploration différente, plus radicale et plus sombre.

S’il faut les 200 pages du recueil pour approcher l’essence de Vermilion Sands, Ballard la décrivait toutefois lapidairement, au détour de la nouvelle « Les sculpteurs de nuages de Corail D », comme « cette bizarre station touristique ancrée dans les sables, avec sa léthargie, son mal des plages et ses perspectives changeantes ». Cité balnéaire hors du temps, futuriste en diable mais curieusement comme arrêtée, figée dans une perpétuelle célébration feutrée de l’art et des anciennes avant-gardes, refuge des peintres, des sculpteurs et des poètes en douce fin de carrière, elle incarnait une stabilité langoureuse et légèrement désespérée au milieu du tourbillon des fins du monde en gestation.

Sous le nom de R., Manuel Candré nous la présente à un autre moment, plus tard, transformée et atteinte par ce qui s’agite et agit mystérieusement autour d’elle. Alors que les machines qui assuraient son fonctionnement tombent lentement en panne, ses résidents, autour du personnage ballardien emblématique Raymond Mayo, jouent au iGo ou chassent la raie des sables comme leurs prédécesseurs, mais la déliquescence est désormais là, au cœur. Il n’est sans doute pas anodin que le refuge ultime de ces passagers du vent soit la terrasse du café Zanzibar, car des trois chocs prophétisés par John Brunner et par son héraut Chad Mulligan dans les années 70, au moment où Ballard se plongeait dans la trilogie socio- et psycho-technique de « Crash », de « L’île de béton » et d’ « I.G.H. », ce n’est finalement pas l’écologie en déroute du « Troupeau aveugle » ou la révolution cybernétique de « Sur l’onde de choc » qui auront été les plus déterminantes, mais bien la politique asservie par un capitalisme trop triomphant de « Tous à Zanzibar », précisément. Et un portique, fût-il localisé sur le front de mer, incarne aussi quelque chose de bien particulier depuis l’iconique « Terminator »

Manuel Candré nous donne ainsi, au cœur en fusion du genre science-fiction, la poésie diaphane et subtile de la dissolution, glissant une touche du givre de « La forêt de cristal », dissolution qui est celle du monde enveloppant l’artiste impuissant, qui sait désormais qu’il ne peut plus rien mouvoir, ni conjurer, et que la fin, quelle que soit sa forme feutrée, a probablement déjà insidieusement gagné.

« Nous montons sur le toit-terrasse, nous prenons un stock de bières, nous nous installons dans l’air qui se réchauffe progressivement aux rayons troubles. Ou bien il pleut et nous demeurons assis sur des poufs dans son salon encombré. Souvent, nous ne parlons presque pas. Nous buvons en silence, attachés au sol par nos ombres glissant sur le ciment, se rétractant vers nos pieds. Nous fumons trop. Les cendres finissent par composer un tapis de mousse gris et collant. Parfois j’osais néanmoins engager la discussion sur mon roman ou les besoins de la revue. Lucio marmonnait alors, le regard tourné vers ses genoux. La plupart du temps, je ne comprenais même pas ce qu’il disait, il arrivait cependant qu’une phrase intelligible et complète tombât de ses lèvres comme un caillou précieux. »

Notons qu’une réédition de « Vermilion Sands », dans une nouvelle traduction, devrait être proposée chez Tristram en mars prochain.

Et il faut aussi goûter les mots de ma collègue et amie Charybde 7 à propos de ce livre, ici.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

6 réflexions sur “Note de lecture : « Le portique du front de mer » (Manuel Candré)

  1. Ecrit après avoir lu « Des voix, suivi de Genèse du Rabbi » du même Manuel Candé
    posté je ne sais pas encore où (mais sur ce site)
    et avant « Autour de soi »
    https://charybde2.wordpress.com/2014/06/01/note-de-lecture-autour-de-moi-manuel-candre/

    et comme d’habitude il y aura des renvois vers d’autres titres

    De Manuel Candré, on avait déjà lu « Le Portique du Front de Mer » (2014, Joelle Losfeld, 160 p.). Livre hommage au « Vermillon Sands » de James Graham Ballard (2014, Tristram, 256 p.) qui regroupait huit nouvelles formant les « quatre apocalypses ». Nouvelles futuristes, cela va de soi avec « cette bizarre station touristique ancrée dans les sables, avec sa léthargie, son mal des plages et ses perspectives changeantes ».
    On va donc retrouver la mystérieuse station balnéaire, quelques années plus tard (c’est loin les années 70), sous le nom plus qu’énigmatique de R. « Au loin, l’océan tire sur le violet, respire calmement son chant sombre ». Le tout est narré par le tout autant énigmatique M., qui va surement, peut être et sans doute, écrire et lancer une revue de poésies électroniques. Joao, Lucio, Raymond (ou Ray) Mayo, ont leurs habitudes à la terrasse du café Zanzibar, clin d’œil bien entendu à « Tous à Zanzibar » une des nouvelles de Ballard. Mais la cité est «tombée en désuétude bien que d’inspiration moderne». Le reste du temps ils jouent au iGo ou chassent la raie des sables. « Nous montons sur le toit-terrasse, nous prenons un stock de bières, nous nous installons dans l’air qui se réchauffe progressivement aux rayons troubles. Ou bien il pleut et nous demeurons assis sur des poufs dans son salon encombré. Souvent, nous ne parlons presque pas. Nous buvons en silence, attachés au sol par nos ombres glissant sur le ciment, se rétractant vers nos pieds. Nous fumons trop. Les cendres finissent par composer un tapis de mousse gris et collant. Parfois j’osais néanmoins engager la discussion sur mon roman ou les besoins de la revue. Lucio marmonnait alors, le regard tourné vers ses genoux. La plupart du temps, je ne comprenais même pas ce qu’il disait, il arrivait cependant qu’une phrase intelligible et complète tombât de ses lèvres comme un caillou précieux ».

    On le constate très vite, la cité, ses habitants, ses lieux favoris, peut-être à part cette fixation au « Zanzibar », sont des fictions évanescentes. «J’ai l’écho diffus d’une anesthésie qui me gagne moi aussi pas à pas. Je ne sens pas que quelque chose est tapi qui va découdre l’univers plaque à plaque». Restent les « désirs de bières fraîches, que vient éponger une friture de poulpes», mais là encore, on aurait pu avoir affaire à des mets rigides.et même dans ce passage intitulé « Léthargie de R. » « Pour ma part, je n’ai jamais éprouvé le besoin de partir vivre ailleurs que dans cet espace géomental, bâti entre le désert et l’océan. Je prends les rues au vent, je marche au hasard, j’arpente sans fin les ruelles du parc, me plongeant dans la contemplation de ses villas austères ou colorées (dont beaucoup sont équipées de voiles de béton protosensibles même si la plupart sont désormais figées en mode non actif), je franchis la série des portiques, véritables balcons de R. sur la mer, souvent mes pas m’entraînent jusqu’au boulevard de l’Océan où, à la faveur du soir qui fraîchit, je peux me régaler de sa promenade bordée de tamaris, et parfois aussi, souvent même, de la plage qui accueille nombre de mes errances nocturnes ».

    L’atmosphère me fait penser au superbe « Baleine » de Paul Gadenne (2014, Actes Sud, 34 p.) ressorti sous une couverture toilée rouge dans la collection « Les Inépuisables », c’est tout dire. La nouvelle, initialement publiée en 1949, est une belle histoire, où effectivement il se passe plus de choses qu’il n’en est d’écrites, au bord de la mer, dans une ville improbable. Pierre et Odile et un petit « cercle d’endormis » passent le temps et s’ennuient, avachis dans les coussins d’un café « captif des velours et des soies » « dans un luxe bizarre de cristaux et d’appliques ». La nouvelle qu’une « baleine vient de s’échouer sur le rivage […] Une baleine blanche ». Et effectivement cela devient l’attraction et le début de conversations entre les gens. Pierre en informe Odile « Nous n’allons plus chez la comtesse. Si vous le permettez, je vous emmène ailleurs ». « C’était un blanc sans lumière, un blanc gelé, entièrement refermé sur lui-même, tournant le dos à toute gloire, avec une résignation à peine pathétique, vraiment le blanc d’une baleine qui ne faisait pas d’histoires, qui fuyait l’éloquence et défiait terriblement les mots »
    « Pour nous, la baleine était ce trait jeté en travers de la plage, comme une rature ; c’était cette mare aux reflets de jasmin et d’ortie, cet épanchement paresseux, promis aux plus troubles métamorphoses ». Et ce sera bien plus qu’un trait jeté « Il me semble qu’il s’est passé quelque chose – que le monde ne sera plus jamais comme il était… » « Combien de gens qui ont entendus parler de la baleine se sont contentés d’un haussement d’épaules et sont retournés à leur ménage. Comme si nous avions une baleine tous les dimanches !… ».
    Odile et Pierre tout d’abord. Tout comme Saint Pierre et Sainte Odile qui continuent leur chemin vers la vérité, après avoir presque renoncé trois fois. Pierre aussi, fils de Jonas, non pas celui du grand poisson, mais pécheur tout de même. « Que ton règne arrive – ah qu’il arrive ! Nous avons soif de ce qui dure. […] Je regardais Odile, puis la baleine ; puis je retirais mon regard de la baleine, difficilement, et je le rendais à Odile, n’osant lui dire ce que je rapportais de cette confrontation, n’osant m’avouer à moi-même ce que je pensais de sa fragilité, qui était la mienne ». On est juste à la fin de la guerre. « Je disais à Odile, en chemin, que la baleine achevait cet univers chaotique, secrètement accordé dans l’invisible, qu’elle était un monument posé sur le cataclysme européen » « Nous avons assez respiré le soufre des flambées éphémères, assez pleuré sur les cycles fermés du temps ! » Cette « défaite, cet effacement silencieux, cela redevenait une présence »

    Publié par jlv.livres | 14 avril 2019, 18:15

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