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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Gomorra » (Roberto Saviano)

Une lecture indispensable à la saisie de notre sympathique modernité.

gomorra

À l’issue de la lecture de « Gomorra », on comprend le séisme que représenta sa parution en Italie en 2006. Cet auteur de 27 ans à l’époque, loin du romantisme mafieux hollywoodien (qu’il déshabille et moque d’ailleurs abondamment dans son récit), réalise une peinture épique, précise, détaillée et structurée de la VÉRITÉ de la camorra napolitaine. Et cette vérité n’est pas tant celle du « vieux » banditisme, même à grande échelle, que celle du capitalisme le plus moderne et le plus financier. C’est en ce sens que le livre fait le plus scandale, et entraîne à la fois les menaces de mort (Roberto Saviano vit désormais sous protection policière permanente) et le savoureux (si l’on veut) jugement de Silvio Berlusconi, accusant l’auteur de « faire la promotion des gangs mafieux « et de « donner une mauvaise image de l’Italie », en avril 2010.

Le reportage est un roman, ou vice versa. Le mystérieux narrateur (journaliste ? simple voisin curieux ? enquêteur infiltré ? prête-nom d’une enquête documentée par écrit ?) évolue dans le château des cartes camorristes en décrivant leur histoire, leur méthode, leurs territoires, leurs diversifications, leur rotation du capital, leurs investissements, davantage avec le style qu’utiliserait un journaliste économique ou un stagiaire (de bon niveau tout de même) d’école de commerce … Étonnant de prime abord, ce parti pris d’écriture augmente encore l’impact des faits bruts et chiffrés, pourtant déjà extrêmement fournis.

Quelques brefs extraits significatifs :

«Ici, les ateliers n’ont pas d’existence formelle, pas plus que les travailleurs. Si l’on respectait les règles, les coûts augmenteraient et il n’y aurait plus de marché, l’Italie perdrait ces emplois. C’est une logique que les entrepreneurs de la région connaissent par cœur. Souvent, dans ces ateliers, il n’y a pas de heurts entre ouvriers et patrons, et la lutte des classes y est aussi molle qu’un biscuit trempé.»

« Ces ateliers reçoivent de l’argent de la camorra à des taux très bas, de 2 à 4%. Aucun d’eux ne pourrait avoir accès au crédit bancaire : ils représentent l’excellence italienne sur le marché des marchés, mais ce sont des usines fantômes, et les directeurs de banque ne reçoivent pas les spectres. Faire appel à la camorra est également la seule solution qu’ont les salariés qui veulent obtenir un prêt immobilier. »

« Les larmes de Luisa [face au désespoir du couturier Pasquale qui décide d’arrêter] m’ont elles aussi fait l’effet d’un jugement sur le gouvernement et sur l’histoire. Ce n’était pas de la rage. C’était un chapitre revu et corrigé du Capital de Marx, un paragraphe des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith, un alinéa de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de J.M. Keynes, une note de bas de page à L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber. Une page ajoutée ou arrachée, une page qu’on avait oublié d’écrire ou qui peut-être continuait à s’écrire, mais dans un autre espace. »

« La flexibilité de la camorra répond à la nécessité pour toute entreprise de faire circuler les capitaux, de créer et de dissoudre des sociétés, d’investir librement dans l’immobilier, sans que les choix d’implantation territoriale ou les intermédiaires politiques jouent un rôle trop significatif. Désormais les clans n’ont plus besoin de se constituer en entités gigantesques. Un groupe de personnes peut décider de s’unir, d’organiser des braquages, de briser des vitrines et de voler sans être massacré ou absorbé par le clan, comme c’était le cas auparavant. Les bandes qui sévissent à Naples ne sont pas exclusivement composées d’individus qui commettent des crimes pour leur propre compte, pour s’acheter une grosse voiture ou simplement vivre mieux. Souvent ces individus sont aussi conscients qu’en s’unissant et en accroissant le volume et la violence de leurs opérations ils pourront améliorer leurs capacités économiques et devenir des interlocuteurs des clans ou de leurs sous-traitants. »

Le développement de la logique militaire et économique des clans camorristes va crescendo tout au long du livre… A rapprocher du pur roman, qui approchait toutefois encore ces thèmes sous un mode « humour noir », qu’était le terrifiant et excellent « État dynamique des stocks » d’Alain Wegscheider (2003).

« Gomorra » est une lecture indispensable à la saisie de notre sympathique modernité, et par ailleurs un film de Matteo Garrone (2008).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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