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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Les miroirs de la vie » (Martin Winckler)

Une précieuse plongée, critique et enthousiaste, dans la révolution des séries TV américaines des années 1980-1990.

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RELECTURE

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Publié en 2002 aux éditions du Passage, ce premier tome d’une « Histoire des séries américaines » (qui sera suivi en 2005 par « Les miroirs obscurs ») témoigne d’une autre facette du médecin essayiste et romancier (célébré notamment pour « La maladie de Sachs » en 1998) Martin Winckler, sa passion pour les séries télévisées.

Ouvrage didactique qui parvient aisément à être captivant, « Les miroirs de la vie » propose un  parcours historique et critique illustrant de manière convaincante le caractère central des séries dans la formation et le développement des imaginaires individuels et collectifs contemporains, aux États-Unis principalement, objet de l’étude, mais également ailleurs.

Comme nous le verrons, la plupart des séries décrites dans ce livre s’interrogent sans arrêt sur le sens de ce qu’elles racontent, questionnent les valeurs plus qu’elles ne les affirment, anticipent sans cesse des évolutions sociales ou psychologiques inéluctables, rappellent des vérités masquées ou oubliées qui dépassent largement le cadre de la société américaine. C’est cette volonté de décryptage et de dénonciation du monde qui rend les téléfictions américaines si impressionnantes et si efficaces. L’ambition – ou, devrais-je dire, la prétention – des « fictions françaises de qualité » est, d’abord, de « faire de l’art ». Très peu y parviennent. Moins nombreuses encore sont celles qui transmettent un enseignement utile à leurs spectateurs. L’ambition des séries américaines de qualité est, plus modestement de montrer et d’émouvoir, de secouer les spectateurs, de leur faire ouvrir les yeux, de les empêcher de sombrer dans la torpeur. Comme nous allons le voir, elles veulent, en même temps, distraire et donner à réfléchir.

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Débutant par un rappel personnel de la part de l’auteur sur la manière dont il a découvert, puis apprécié et « dévoré » les séries américaines, et par un parcours pédagogique à travers leur vocabulaire technique spécifique (concernant aussi bien leur typologie et leurs formes narratives que leurs conditions de production et l’esquisse d’une sociologie de leur réception), « Les miroirs de la vie » plonge très vite dans l’histoire, en insistant sur le rôle de quelques précurseurs essentiels, « I Love Lucy » (1951), « Dragnet » (1952) et « The Twilight Zone » (1959), avant de se consacrer beaucoup plus en détail aux séries les plus marquantes créées à partir de l’émergence de « la marque MTM » au tournant des années 1981-1985.

Ce que l’on sait moins en France, c’est que l’ombre de The Twilight Zone plane sur un très grand nombre de productions télévisées actuelles. L’investissement personnel et le contrôle total, scénaristique et artistique, qu’exerça Serling sur sa création anticipent ceux des grands producteurs-créateurs d’aujourd’hui, de Steven Bochco à David E. Kelley. À une époque où la fiction télévisée devenait le royaume de la sitcom, de la série policière et du western à suivre, The Twilight Zone ouvrait une quatrième voie : celle d’un rendez-vous hebdomadaire sans aucun point fixe sinon celui de la relation établie entre un conteur et son public par la seule magie de la narration. The Twilight Zone était un lieu d’imagination sans entraves, où tous les fantasmes étaient permis, mais d’où morale et éthique n’étaient jamais absentes. Ce que disait Serling, et ce que ses spectateurs ont retenu, c’est que l’inquiétante étrangeté fait partie de la vie.

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Martin Winckler nous invite ensuite à une analyse relativement détaillée d’un certain nombre de séries : séries policières (Hill Street Blues, Law & Order, Homicide : Life on the Street, NYPD Blue, Law & Order : Special Victims Unit), séries médicales (St. Elsewhere, E.R., Chicago Hope), séries judiciaires (L.A. Law, Picket Fences, Murder One, The Practice, Ally McBeal), séries réalistes (The Wonder Years, I’ll Fly Away, thirtysomething, My So-Called Life, Once and Again) et séries fantastiques (Star Trek, Lois & Clark, Buffy the Vampire Slayer, The X-Files, Quantum Leap, The Pretender). Cette dernière catégorie sera toutefois traitée de manière beaucoup plus approfondie dans « Les miroirs obscurs » en 2005, tout particulièrement Buffy the Vampire Slayer, une des séries-fétiches de l’auteur.

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Dennis Franz (Hill Street Blues)

L’idée révolutionnaire que met en œuvre cette fiction magistrale, c’est qu’une série télévisée de qualité doit avoir de la mémoire, une conscience aiguë du monde environnant et de la suite dans les idées. À la maîtrise au long cours des histoires-fleuve qu’elle raconte, Hill Street Blues ajoute des emprunts constants à l’actualité, à la littérature, aux objets de culture dite populaire (rock et musique de jazz, comic books, romans policiers, dessins animés) et ne cesse d’expérimenter pour préparer l’avenir. Un acteur, et non des moindres, incarne à lui seul cette expérimentation permanente. À deux reprises, au début et à la fin de la série, il campe des personnages de flic équivoque. Le premier, Benedetto, est corrompu mais ne manque pas de sens moral : il se suicide. Le second, Norman Buntz, quoique moins trouble, recourt toutefois à des méthodes pas toujours orthodoxes. Sa personnalité lui vaudra de devenir l’un des protagonistes les plus marquants des deux dernières saisons, au point que le personnage sera brièvement repris dans un spin-off, Beverly Hills Buntz (1987-1988). L’acteur, c’est Dennis Franz, interprète de plusieurs films de Brian de Palma. En 1993, David Milch, producteur exécutif des deux dernières saisons de Hill Street Blues, écrira pour Franz un nouveau rôle de policier : celui d’Andy Sipowicz, flic déchu dont NYPD Blue conte la rédemption. La filiation entre Benedetto, Buntz et Sipowicz est claire. Le message l’est aussi : la création télévisée se nourrit de tout, y compris d’elle-même, et c’est une entreprise de longue haleine. À partir de Hill Street Blues, ce que les grands producteurs-scénaristes de télévision élaborent et revendiquent, semaine après semaine, série après série, c’est, tout simplement, une œuvre. Ni plus, ni moins.

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Bien que traitant ses exemples relativement en détail, Martin Winckler parvient à limiter les spoilers au strict minimum (à quelques rares exceptions près), ce qui n’est – on le sait – jamais évident dans un travail critique. Se concentrant avant tout sur les angles du narratif, de la technique d’écriture et de scénarisation, et sur la contextualisation socio-politique (et ne rentrant guère, par exemple, dans l’analyse des contenus symboliques dont l’excellent « Pop Yoga » de Pacôme Thiellement fournit une belle illustration), il offre à la lectrice et au lecteur, en même temps qu’une furieuse envie de découvrir certaines séries jusqu’alors inconnues (ou connues uniquement par leur nom), un précieux succédané de conscience artistique historique, qui fait si souvent défaut (et pas uniquement en matière de séries télévisées, l’indigence d’une partie non négligeable de la critique littéraire en témoignant hélas aussi au quotidien) au moment d’apprécier les innovations, les filiations, les influences et les dettes de telle ou telle réalisation. « Les miroirs de la vie », en plus d’une indéniable jubilation communicative, celle de l’auteur lui-même, nous offre ainsi un cadeau toujours aussi vital : faire de chacun d’entre nous un meilleur spectateur, un meilleur lecteur, davantage affûté dans la manière de se nourrir du matériau artistique et critique qui nous entoure.

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Les miroirs obscurs  (Martin Winckler) | «Charybde 27 : le Blog - 14 octobre 2016

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