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Notes de lecture 2016

Note de lecture bis : « Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud » (Emmanuel Venet)

Folie et poésie, contradictions médicales et sociales, par un angle profondément rusé.

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Quand un poète égaré en médecine cherche un second souffle dans la psychiatrie, il lui plaît de devenir un paria aux yeux de ses confrères sérieux – ceux qui enseignent la palpation du foie et la suture des vaisseaux, qui sauvent ou autopsient avec une égale dextérité, et pontifient plus ou moins savamment sur les mystères contre lesquels butte leur art. Psychiatre, donc foncièrement insoumis, il soignera désormais des malades et non des maladies, privilégiera l’écoute sur l’examen, et préfèrera le langage de l’âme à celui des organes : autant dire qu’à son insu il deviendra médecin, c’est-à-dire juge de paix, confident et accompagnateur infatigable des causes perdues. En outre, le futur psychiatre bretonnisant des années trente se piquera de freudisme mal digéré, confondra association libre et écriture automatique, et bricolera de ses gros doigts la délicate horlogerie de la pulsion créatrice. Voilà notre jeune marié à Paris, plus près du Dieu qui hante encore les couloirs de Sainte-Anne et vient d’éventrer le professeur Claude d’une griffe insolente. Ferdière atterrit d’abord à Villejuif. C’est là qu’il rencontre le verbe déstructuré, grandiose et hermétique des fous : la source même de toute poésie, l’endroit rêvé pour étancher enfin sa soif d’inouï et se lancer vraiment.

Un an après « Précis de médecine imaginaire » (2005), et toujours aux éditions Verdier, Emmanuel Venet explorait en une cinquantaine de pages un espace qu’il avait à peine balisé dans son précédent ouvrage, mais dont on sentait déjà qu’il irriguait souterrainement l’ensemble, celui du rapport ambigu entre la folie et l’art, entre le trouble psychiatrique et la poésie. Pour cette tentative, il a su choisir un angle particulièrement oblique et rusé, en prenant pour guide Gaston Ferdière, dont on se souvient surtout parce qu’il fut le psychiatre d’Antonin Artaud à Rodez pendant la deuxième guerre mondiale. Itinéraire rusé, oui, car ce chemin faisant, l’auteur joue à éviter adroitement tous les pièges qui pouvaient être attendus ici : pas de énième pièce biographique, plus ou moins déguisée, sur Artaud, pas d’essai sur l’art brut et ses confins, pas de filigrane autobiographique plus ou moins transparent. Emmanuel Venet a beau être psychiatre de profession et poète de vocation, il ne cède à aucun moment à la tentation de la décalcomanie en nous emmenant alertement sur les pas de ce médecin, poète, compagnon du surréalisme, devenu psychiatre, sauveteur selon les uns, bourreau selon les autres.

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Gaston Ferdière et Antonin Artaud

On imagine sans peine sa fascination pour ce monde clos, déglingué, somptueusement cacophonique. Une vacuole où la langue bureaucratique répond aux sémaphores des corps mal tenus, où le sens trace d’improbables pistes à travers les éruptions de violence, de sperme ou de charabia. Il faut s’être aventuré dans un asile, même actuel, pour savoir combien cette humanité  chancelante fait d’abord peur et mal, et comment on s’en défend par le rire jaune et la fausse science quand on n’ose pas la fuir ou la singer. Il connaîtra ces tentations, Ferdière, comme tous ceux que la folie d’autrui empoigne assez  aux tripes pour qu’ils en refusent le scandale ou la fatalité. Et comme la tripe ne lui manque pas, il y deviendra carabin, savant, chevalier de la raison, chercheur d’or et fauteur de changement. Lancera toutes ses forces contre le roc de la psychose sans se douter que le poète en lui s’y fracassera – mais pour l’heure il découvre avec ravissement les éclipses et les resurgissements du sens dans ce Babel où chacun martèle la langue pour soi seul et laisse traîner des pépites.

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Comme de plus d’une manière dans « Précis de médecine imaginaire », c’est sur les interstices et les lignes de faille qu’évolue Emmanuel Venet, confrontant les aspirations bourgeoises de l’entre-deux-guerres aux bouffées d’oxygène surréalistes, les institutions médicales installées et l’irrévérence d’une certaine jeunesse, les tables de la loi « scientifique » et les expérimentations jugées nécessaires, pour nous proposer une lecture hypothétique de la carrière de Gaston Ferdière comme une révélation de contradictions, avant tout. Contradictions intimes du psychiatre qui fut poète, bien entendu, et au premier chef, mais aussi contradictions sociales et culturelles qui baignent l’ensemble, d’autant plus redoutablement qu’elles savent se faire discrètes ou peu visibles aux moments cruciaux.

Voilà Ferdière, jeune remarié mais seul dans la tourmente, plus que jamais rivé à son poste pendant que ses conscrits tapent le carton sur la ligne Maginot. Sa petite colonie commence à danser devant le buffet, on s’énerve ici plus vite qu’ailleurs et la pulsion picturale s’épuiserait à moins. Un confrère portugais, Egas-Moniz, vient de proposer une technique radicale pour calmer les excités. Simone joue peut-être les Homais, l’ancienne envie d’ouvrir des crânes fait le reste, en tout cas Ferdière, tout heureux de réaliser une première française, entreprend de lobotomiser un de ses malades. Il en rendra compte sans trop de tact à ses pairs, et s’attirera une réputation de sadique. On oubliera qu’au printemps quarante il organise un hôpital de fortune pour les blessés de l’exode, et que dès le début de la grande famine asilaire il trafique comme il peut pour éviter à ses patients la mort par dénutrition. On oubliera aussi qu’en quarante-neuf, Egas-Moniz recevra le prix Nobel pour son indéfendable trouvaille, entrée dans les mœurs alors que Ferdière n’a jamais récidivé. On oubliera enfin qu’en quarante et un, il a dénoncé le scandale des restrictions alimentaires  dans les hôpitaux psychiatriques, et qu’il a été peu après condamné pour avoir fait du marché noir au profit de ses agonisants. Si rien n’est littéraire, rien n’est pour autant simple au pays où la vie vaut plus que la mort.

Ne cherchant dans cette brève enquête, dont l’écriture subtilement hantée, à elle seule, justifierait la lecture, ni d’ajouter à l’opprobre ni de tenter quelque réhabilitation au fond peu probable, Emmanuel Venet nous propose une magnifique incursion dans l’art de la relecture hypothétique, de l’interprétation des rêves possibles, et de la biographie poétique imaginaire – et nous force à une rare interrogation qui vaut vaste métaphore, que l’on pourrait formuler, peut-être, ainsi : « Quel fut le véritable coût du sauvetage du poète Artaud ? »

Ce qu’en dit superbement ma collègue et amie Charybde 7 (à qui je dois la découverte de ce formidable auteur) est ici. Ce qu’en dit fort justement Nébal sur son blog est ici. Emmanuel Venet sera à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le jeudi 13 octobre prochain à partir de 19 h 30.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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