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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Alien : No Exit » (Brian Evenson)

Evenson se frotte à la franchise Alien, et y introduit en douce et joliment le western tardif.

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Alien No Exit

Publié en 2008 dans le cadre d’une commande de l’épaisse franchise gérée à l’écrit par Dark Horse, traduit en français en 2011 au Cherche-Midi, légèrement en marge de Lot 49 où paraissent ses « véritables » textes, par Héloïse Esquié, ce roman donne à Brian Evenson la curieuse occasion de s’essayer à un genre nouveau pour lui (la science-fiction hardcore), avec un cahier des charges à respecter et des codes à utiliser.

J’avoue que j’étais curieux de lire la manière dont un tel magicien des mots et de leur noir agencement poétique se tirerait d’un tel défi, au sein de l’univers « Alien » dont j’ai beaucoup apprécié en leur temps les quatre premiers films (oui, les quatre !) avant que la franchise cinématographique ne sombre dans le pur guignol cheap à grand spectacle, en compagnie de son homologue « Predator ».

Disons-le sans ambages : si, par un hasard aussi improbable que quasi-miraculeux de nos jours, vous ne connaissez pas, du tout, l’univers des films d’Alien, ce roman va sérieusement manquer d’intérêt pour vous, même si vous aimez Brian Evenson. Courez donc de ce pas visionner au moins les trois premiers films, ceux de Ridley Scott (1979), de James Cameron (1986) et de David Fincher (1992) (offrez-vous en bonus celui de Jean-Pierre Jeunet (1997) si vous êtes d’humeur suffisamment folâtre pour visionner une comédie quasiment familiale non dénuée de très bons moments), puis revenez ensuite.

Dans un espace-temps certainement postérieur au deuxième et au troisième film, et sans doute aussi au quatrième (mais c’est moins certain), la menace alien est parfaitement connue et identifiée, mais reste délicate à éliminer ou même circonscrire étant donné, notamment, le coût gigantesque d’opérations de nettoyage à grande échelle qui impliqueraient du voyage spatial massif de forces importantes. Les foyers d’infection occasionnels sont donc traités d’une manière plus artisanale, entre la police privée sous contrat et les escouades de Space Marines (à la manière du deuxième film) , dans une optique très « forces spéciales ».

Oeuf

Anders Kramm est un investigateur / nettoyeur spécialisé, sorte de Ripley (d’avant le quatrième film, pas de blagues !) qui se serait professionnalisée, choisissant ce métier parmi d’autres, un peu par accident (ou de blade runner désœuvré désormais en mal d’adversaires, et n’ayant pas éprouvé la bouffée d’empathie survenue à Rick Deckard). Après un drame familial majeur, terriblement traumatisant, et une perte de confiance totale envers son employeur de l’époque (l’entreprise Weyland-Yutani, le grand méchant de la série – ne me dites pas que vers la fin d’Alien 3 (le film), vous avez cru un instant que… non, rien), il a demandé à être cryogénisé en attendant des lendemains meilleurs (et en espérant oublier quelque peu – ce qui ne marche d’ailleurs pas, manque de curiosité documentaire de la part du héros ou légère erreur scénaristique, on ne sait pas).

Sorti de son sommeil artificiel, il est envoyé en mission pour son actuel employeur / propriétaire, l’entreprise Planetus, qui se trouve être en joint-venture à parts égales avec… Weyland-Yutani, dans la terraformation en cours d’une planète où vient d’être signalée une meurtrière attaque attribuée aux aliens.

aliens-vasquez

Vasquez et Drake (Aliens, 1986)

À partir de là, la machine s’emballe pour nous fournir une cavalcade échevelée, dans laquelle Brian Evenson utilise, en autant de clins d’œil (les esprits chagrins diront de clichés, mais ils n’auront sans doute pas saisi l’esprit d’une franchise de ce type), les motifs qui ont fait la gloire et le plaisir de la série cinématographique : reptations dans d’étroits conduits d’aération à la lumière d’une lampe-torche menaçant toujours de s’éteindre, explosions de créatures sous les jets de plasma, projections d’acides corporels, courses hallucinées au milieu des écloseries et des flammes, androïdes se sacrifiant pour ouvrir des portes électroniques, marine viking solide comme une armoire cryogénique (une sorte de super-Drake de Aliens, le faux air Ku Klux Klan en moins), dulcinée dudit marine, marine elle-même, sniper en diable et rusée comme Ripley (une sorte de subtil hybride entre Ripley, justement, Vasquez et Ferro, toujours dans Aliens), dilemmes et hésitations au moment de tuer les camarades ayant déjà subi l’assaut du facehugger, même si le chestburster ne s’est pas encore manifesté, corporate guys auxquels l’avidité tient définitivement lieu de carte de visite (et auprès desquels le Carter Burke d’Aliens aurait fait figure d’enfant de chœur légèrement demeuré), scientifiques corrompus et contents de l’être du moment qu’ils ont du budget de recherche, que même Wren et Gediman – dans Alien, la résurrection – trouveraient sans doute un rien excessifs, etc. De la réminiscence, du bonheur.

Weyland-Yutani_Coporation_Logo

Une fois passées les crises de jubilation provoquées par la revue allègre des figures imposées de la franchise, on peut passer sur quelques maladresses scénaristiques (le vilain en chef qui se désintéresse de la situation aux deux tiers du parcours, par exemple) ou de traduction (le fait de laisser en anglais quelques termes pourtant consacrés par au moins vingt ans de traduction SF en français comme terraforming, par exemple) pour reconnaître les apports originaux, loin d’être négligeables ici, de Brian Evenson.

D’abord, sans surprise pour qui a lu attentivement ses textes personnels, dans « Alien : No Exit », il n’y a pas d’entreprise humaniste heureuse. Même si Brian Evenson est loin ici, pour des raisons évidentes, de pousser aussi loin son analyse que Kim Stanley Robinson dans la « Trilogie martienne », les entreprises qui ne se comportent pas en prédatrices maximalistes sont vouées à périr aux mains (aux OPAs hostiles et aux coups de Jarnac, disons, plus exactement) des autres. Une leçon science-fictive que ne travaillent sans doute pas assez la majorité des entreprises de bonne volonté contemporaines, et c’est bien dommage à plus d’un titre.

Ensuite et surtout, là où Ridley Scott avait créé un classique du codage de l’épouvante en science-fiction avec le bonheur que l’on sait, là où James Cameron avait magnifiquement adapté les standards du film de guerre à l’univers Alien, là où David Fincher, trouvant un moyen de réintroduire ses propres démons, avait tenté le film mystique, et là où Jean-Pierre Jeunet avait (quoiqu’en pensent les sceptiques), fidèle à lui-même au cœur de la machine hollywoodienne, introduit la comédie à résonance poétique qui lui est chère, Brian Evenson nous offre un double codage, le premier, comme un leurre, en forme de thriller policier tournant (quand l’adversaire prend de la puissance) au film de commando militaire, mais le second, magnifique, en forme de recension des mythes-clés du western tardif (bien loin de la décalcomanie immédiate d’Outland), proposant une cinématique plus calibrée qu’il n’y semble à première vue de couplages lieux / actions pour donner vie et sens, derrière le décor, à une fuite en avant perpétuelle, à une quête forcenée de la vengeance et du repos qui est avant tout celle des héros de l’Ouest de Peckinpah, et où l’on retrouve bien entendu, intact sous les cendres (hilarantes, ceci dit, rappelons-le) du passage obligatoire par la franchise Alien, tout l’art de l’auteur des nouvelles western de « Contagion ».

Un roman de commande qui réussira le petit miracle de réjouir les fans d’Evenson, découvrant la jolie manière dont il s’est tiré d’affaire dans un imaginaire aussi puissamment miné que celui-ci, et les fans des fims Alien, qui découvriront là une bien élégante manière de rendre grâce au mythe tout en lui adjoignant un véritable développement.

Pour commander le livre chez Charybde, c’est ici.

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Ferro_aliens

Ferro (Aliens, 1986)

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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