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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Grande Ourse » (Romain Verger)

Derrière l’ourse qui cajole et absorbe, le sombre et somptueux pouvoir de la métaphore.

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Grande Ourse

Publié chez Quidam en 2007, le deuxième roman de Romain Verger, après son magnifique et inquiétant « Zones sensibles » (2006), explore avec encore plus d’acuité, en 90 pages denses et ramassées, la fusion / mutation de l’être humain et l’enracinement subtil de cette disparition volontaire, quasiment programmée, d’un individu, enracinement dans la maladie, la névrose et la quête d’un absolu impensé et sans doute inatteignable.

Là où le héros de « Zones sensibles », passant de mal de dos en thalassothérapie expérimentale et en fascination croissante pour les créatures océaniques, résonnait fortement du côté des « Dames et Messieurs sous les Mers » de Christoph Ransmayr, les deux protagonistes de « Grande Ourse » entrent en communion avec la figure ultime du mammifère massif, à la fois terrible de puissance et maternellement protecteur, enveloppé de gras et de fourrure dans des proportions, littéralement, inhumaines : l’ours.

Au néolithique, Arcas, médiocre chasseur et doué amant rêveur, surpris par un brutal épisode glaciaire qui emporte sa tribu, lutte comme dans un songe contre le froid et la faim, avant de se mettre en quête d’un havre où, peut-être, dissoudre paisiblement son existence désormais privée de sens. Réduit à l’état de squelettique marcheur fantôme par les privations, c’est dans la fusion ultime avec une ourse en hibernation, au cœur d’une tanière prenant des allures fantastiques, qu’il trouve son repos.

« Bientôt, il n’eut plus assez de force pour rêver ; ses songes devinrent à leur tour des visions dénutries, des lieux abstraits qu’il traversait en flottant, comme en esprit, sans pouvoir jamais se poser, des étendues blanches désincarnées. Alors il dut quitter sa grotte et se persuader que ses rêves étaient son avenir, qu’il finirait par retrouver les siens et qu’à défaut, le monde qui l’entourait était suffisamment grand pour être comestible, qu’il lui fallait s’en nourrir par la marche, l’avaler par les pieds. Il savait que cette traversée des glaces jouait contre lui, qu’à s’épuiser dans le froid, il y laisserait ses dernières forces et qu’avec elles fondraient les dernières graisses qui l’empêchaient de se retrouver transi jusqu’aux os. Car un matin sans doute ne pourrait-il plus se lever, collé au sol, de la même matière que lui, les articulations et les poumons grippés. Mais pour l’heure, il pouvait marcher. Il n’y avait plus que cela à faire. Sa grotte était vide ; ses rêves étaient vides et peut-être était-il promis à cette même vacuité ; sa pensée tournait en rond, ne fonctionnait que par de squelettiques à-coups. Aussi, un matin, il partit. »

ours

De nos jours, Mâchefer, gardien à la galerie paléontologique du Jardin des Plantes, organise depuis longtemps une formidable anorexie, réponse plus ou moins volontaire à la figure d’une mère nourricière entièrement vouée à l’alimentation et à la graisse, trouve un insolite réconfort auprès d’une géante aux allures de plantigrade, et devient père d’un bébé tout à son image inversée, pour une échappée dans le diaphane alors que la nourriture et ses dérivés envahissent sa vie.

« L’ours offert par Ana ne tarda pas à servir de doudou, à combler le vide laissé par la disparition de Mia. Il devint rapidement le meilleur auxiliaire de Mâchefer. Il avait suffi de quelques jours pour que l’enfant ne pût s’en séparer sans brailler éperdument. Il ne cessait de le mâchouiller, de le tétouiller, de le suçoter, le retournant avec sa langue d’un côté puis de l’autre, tantôt pour l’imprégner de sa salive, tantôt pour en tirer le jus, tout en veillant à éviter l’obstruction et l’asphyxie. Aussi gardait-il toujours un coin de bouche libre. Mais il arrivait par accident, la nuit notamment, que le doudou la lui emplit entièrement. Mâchefer était alors tiré de son sommeil par de brusques secousses. Il avait constaté par expérience que nul n’était besoin d’intervenir à ce stade : au bout de quelques minutes, à court d’air, l’enfant finissait par expulser spontanément son bâillon. Il suffisait alors de le ramasser au pied du lit et de le réemboucher. Mais il fallait faire vite afin d’éviter qu’il ne se réveillât et ne se mît à hurler. Pour autant, Mâchefer ne voyait pas l’ours d’un très bon œil : certes, il cachait un peu cette grande bouche obscène et lui assurait la paix ; l’enfant était devenu plus calme, moins colérique. Les crises s’étaient espacées. Quand il s’en présentait, il suffisait à Mâchefer d’agiter légèrement le doudou tout en le frottant contre la lèvre supérieure du gueulard pour que celui-ci le gobât et se tût. Mais l’écœurement l’emportait à la vue continuelle de cette succion car il ne pouvait s’empêcher de voir Ana dans l’ours et dans cette sorte de tétée continue un mode insidieux d’administration, de possession par lequel elle lui eût infusé, à distance et presque imperceptiblement, comme par perfusion, son doux, très doux et non moins inexorable venin. »

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On sent, dans cette performance de pont métaphorique entre les âges, comme une tentation chamanique (celle du Scott Baker de « Variqueux sont les ténias », par exemple, dans le somptueux recueil, hélas épuisé, « Nouvelle recette pour canard au sang »), comme la quête d’une mutation maîtrisée, plutôt que celle de l’abandon, qui s’impose in fine. Les brumes animales qui hantent les deux protagonistes peuvent aussi être confrontées avec profit à l’excellent travail sur le récit éthologique et l’anthropomorphisme conduit dans le numéro 3 de la revue TINA. Et je suis aussi curieux, malgré tout, de lire à l’occasion ce qu’à partir de prémisses pas très éloignées de celles de ce roman, Joy Sorman nous donne dans son « La peau de l’ours » paraissant en ce mois de septembre 2014.

Usant de l’une des langues les plus charnelles (sans nécessairement chercher à être sensuelle) de l’écriture contemporaine, Romain Verger poursuit son intense travail d’une poétique de l’obsession et de la mutation, laissant planer à proximité immédiate du lecteur un insidieux fantastique qui ne se dévoile quasiment jamais (et dont ses deux romans suivants, « Forêts noires » (2010) et « Fissions » (2013), sauront inventer encore une autre facette), dessinant peu à peu les contours d’une sombre danse à la gloire du pouvoir de la métaphore.

Ce qu’en dit très joliment ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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