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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Rêve général » (Nathalie Peyrebonne)

Un beau matin, chacun s’arrête de travailler, pour flâner et se retrouver. Une fable politique songeuse et étonnante.

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Rêve général

Publié en 2013 chez Phébus, le premier roman de Nathalie Peyrebonne fait partie de ces textes rêveurs et malicieux qui secrètent, depuis leur aspect paisible, une profonde subversion et un redoutable questionnement social et politique.

Empruntant en partie son titre à un autocollant popularisé par les grandes manifestations de 2010, l’auteur distille sa musique bucolique et alternative, dans laquelle « Le droit à la paresse«  de Paul Lafargue prendrait tout à coup une allure d’épidémie bienveillante mais résolument incontrôlable, affectant un beau matin, dans le récit, un joueur de football célèbre, Céleste la conductrice de rame de métro, Lucien le professeur de lycée, Edmond le cuisinier adepte des arts martiaux, et jusqu’à Louis, premier ministre en exercice, avant de s’étendre à la majorité, puis à la quasi-totalité de la population française : chacune et chacun, au lieu de satisfaire aux obligations socialement imposées par son métier et son salaire, éprouve tout à coup le besoin irrépressible d’une « pause », sans réelle limite de temps fixée, d’un moment à soi pour goûter le monde qui nous entoure et retrouver, plutôt spontanément, le chemin de la rencontre des autres.

« Une tourte aux carottes et verjus. Edmond lorgne les produits disposés sur les étals, indécis. Appétissants, rien à dire. Mais rien à voir avec ce que pouvait être une carotte à l’époque de la Renaissance : imaginez une racine de couleur variable, plus proche du panais que de ces légumes rectilignes, rebondis et surtout intensément orange. Mais bon sang, comment peut-on être aussi orange ? La couleur est un peu vulgaire de nos jours, c’est sûr, après l’abus désolant qu’on a pu en faire dans les années 1970, mais pour des carottes, ma foi, elle peut rester tentante. Une tourte orange, pourquoi pas. Après tout, un plat n’a pas à être comme ci ou comme ça, rien de figé dans un art qui n’est qu’éphémère, œuvres fugitives avalées, mâchées, défaites et détruites à peine créées. Edmond se décide pour les carottes, assez content au fond, sachant qu’il fera facilement oublier la légère vulgarité orangée par l’ajout d’un filet de jus d’agrume et d’une pointe de cumin. »

Rêve générale

En des temps où la « valeur travail », souvent dévoyée sans grande subtilité mais avec une insidieuse puissance, a semble-t-il imposé sa loi d’airain au monde entier, ou presque, ce « rêve général » – qui a tout justement d’un songe collectif concernant chacun – propose une excursion de cent cinquante pages, en petites touches tranquilles s’attachant aux pas des quatre personnages principaux, pour explorer très concrètement une journée de folie imaginée, qui semble pourtant exprimer toujours plus de raison véritable au fil des pages et de la grâce du récit.

« Des années qu’elle ne s’était pas sentie ainsi désœuvrée. À l’âge adulte, le temps est toujours compté : pour travailler, faire carrière, organiser ses loisirs, voir des amis, aimer ou faire des enfants, il faut du temps, beaucoup de temps, et il s’agit de faire croire à tous que l’on n’est pas avare, voyez-vous cela, alors qu’on est d’une pingrerie terrifiante, on calcule, on marchande, un peu plus de temps, un peu moins, je n’ai pas le temps, tu cours, il court, après le temps, las.
Trompons le temps, se dit Céleste, musardons, flânons, baguenaudons.
Au boulot, au boulot, au boulot, s’égosille le Président, je vous souhaite à tous une vie de labeur, une toute petite vie bien fatigante, et puis si vous êtes enfermés sous terre dans une petite cabine toute la journée, tant pis pour vous, une vie de labeur, je vous dis.
Mais c’est ma vie à moi, et pourquoi monsieur le Président la prendrait-il, la viderait-il comme il le ferait d’un poisson, enlever les entrailles, tout ce qui ne sent pas la rose et n’est pas présentable, et puis après la bête est bonne pour le sacrifice, sur l’autel du labeur, où l’on ne trouve – c’est bien connu – que du sang, des larmes et de la sueur. Vie de labeur, labeur de vie, voleur de vie. À moi le labeur, à toi le voleur, chacun son rôle, toujours le même. »

Avec en prime une savoureuse préface de Claude Pujade-Renaud.

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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