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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Les jardins de Kensington » (Rodrigo Fresán)

Une formidable relecture de la vie de J.M. Barrie, de son personnage Peter Pan… et des Sixties.

kensington

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Publié en 2003, traduit en français au Seuil en 2004 par Isabelle Gugnon, le septième ouvrage de l’Argentin Rodrigo Fresán (son sixième roman si l’on prend en compte le « recueil de nouvelles » qu’est « La vitesse des choses ») marque un tournant dans la formidable exploration littéraire jusqu’alors entreprise, car, poursuivant ses discrètes mais profondes réflexions sur le lien entre la narration et la vie, Fresán s’appuie cette fois sur un univers mythique à part entière, pour en rendre compte et le subvertir : celui de James M. Barrie, le créateur de Peter Pan.

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Au cours d’une longue nuit, un écrivain à succès de littérature pour enfants, Peter Hook, lui-même fils d’un couple de rockers anglais du « Swinging London » des années 66-67, raconte à un jeune interlocuteur, dont on découvrira peu à peu, par micro-touches, qui il est réellement, la vie de James M. Barrie et l’histoire de la création de l’univers de Peter Pan, en les rapprochant sans cesse, en une puissante analogie, de l’univers artistique d’enfance éternelle, également, des rock stars et des milieux artistico-littéraires à l’époque de la création de « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band ».

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SwingingLondon

Tout en poursuivant la contamination de l’univers (des univers, plutôt – Angleterre victorienne et Swinging London) par la mythologie personnelle de Fresán, la ville douée d’ubiquité de Canciones Tristes / Sad Songs s’imposant lentement mais sûrement, ici aussi, comme le point focal du monde, localisée occasionnellement « tout près » de Neverland, et le roman ayant été écrit en fait parallèlement à « Mantra » (un processus d’échange subliminal entre Londres et Mexico est d’ailleurs évoqué par l’auteur dans sa postface), Rodrigo Fresán questionne comme peu l’ont fait – ou sont capables de le faire – la fonction même de la littérature pour enfants, la manière dont existe ou non une « barrière » entre enfance et âge adulte, entre littérature pour les petits et littérature pour les grands, entre imagination débridée et tentation de cette résignation éternelle qui est bien souvent appelée maturité.

Inventant juste ce qu’il faut dans les interstices biographiques, créant de toutes pièces un univers pop rock sixties bien personnel et ô combien jubilatoire, maniant les codes des genres avec son perpétuel brio, Fresán réussit à nouveau à imposer son foisonnement singulier au service d’une quête profondément habitée, entre vie et littérature, ou avec littérature-vie.

« Barrie leur raconte que lorsque tous les promeneurs sont rentrés chez eux, que les grilles sont fermées jusqu’au lendemain, que toutes les cloches des églises se mettent à sonner, Peter Pan souffle avec entrain dans sa flûte et danse sur les tombes, où il dépose parfois quelques fleurs blanches. Peter Pan cherche les bébés qui viennent de mourir pour les enterrer et creuse la terre avec sa rame. Peter Pan chante des chansons à tue-tête pour faire rire les enfants perdus et les guider vers un Au-Delà de jeux éternels, un Au-Delà qui ne s’appelle pas encore Neverland mais qui existe déjà, un lieu magique où l’heure terrible du coucher n’arrive jamais. »

« Le personnage est l’âge.
Un jour, on t’offre ta première montre. C’est la fin de l’enfance libre de toute contrainte. La montre est un jouet, d’accord, mais un jouet délicat, un jouet sérieux. Un jouet dont tu ne sais pas très bien à quoi il sert et qui est pourtant là, à te mordre le poignet gauche comme un crocodile, t’inoculant dans le sang le virus des heures, des minutes, des secondes. Cette première montre signifie que tu es assez vieux et responsable pour avoir une première montre. La première de la longue série que tu auras tout au long de ta vie. À chaque âge, sa montre. Il y en aura quatre ou cinq. Assez jusqu’au jour de ta mort, où tu restes sans filet, où les aiguilles s’arrêtent tandis que tu te couches à jamais et que tu laisses en héritage le mécanisme qui a marqué l’âge de ton corps et de ton esprit, l’engin qui a cadencé l’assemblage des pièces de ta vie au point de former une petite histoire, l’une des innombrables briques formant l’immense bâtisse de l’éternité. »

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À propos de charybde2

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  1. Pingback: Note de lecture : « Le fond du ciel  (Rodrigo Fresán) | «Charybde 27 : le Blog - 13 juin 2017

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